Tuesday, September 23, 2008

Temps, de Stephen Baxter (2007) -par Bidibulle-

Par Bidibulle.

Titre: Temps
Auteur: Stephen Baxter.
Éditeur: Fleuve Noir.

time

Temps inaugure une trilogie écrite par le fabuleux écrivain de hard science, Stephen Baxter, tournant autour du Paradoxe de Fermi.
Cette suite de romans, complétée par un recueil de nouvelles pas encore traduits en Français, Phase Space, (que je recommande tout aussi chaudement) se présente en fait comme une série de variation autour du Paradoxe de Fermi.
Ce paradoxe part de l'idée que si la vie extraterrestre doit exister du fait des lois de la physique alors, du fait de ses même lois, rien n'empêche leur voyage et la conquête de l'univers à une vitesse extrêmement rapide à l'échelle cosmique.
Or nous constatons que personne ne nous a contacté.
Leur absence est donc paradoxale, puisque cela suppose un mécanisme universel empêchant les rencontres entre civilisations de l'univers, ou une impossibilité physique dans les voyages spatiaux en contradiction avec la physique que nous connaissons.

Fondamentalement ce paradoxe questionne notre position dans l'univers et la représentation que nous nous faisons de l'univers.
Il s'agit donc d'un paradoxe extrémement riche du point de vue philosophique, que Stephen Baxter va merveilleusement exploiter dans son roman.


Reid Malenfant, en ce début de 21eme siècle qui s'essouffle sous l'effet de l'épuisement des ressources naturelles et de l'accumulation des déchets poursuit en cachette son grand rêve de conquête de l'Espace.
Alors qu'il développe en douce un lanceur spatial, bricolé à partir de rebus de l'aéronautique et de l'astronautique, Cornélius Taine, un brillant ex mathématicien à la tête d'un fond d'investissement aux buts obscurs, vient bouleverser ceci, en lui faisant prendre conscience de l'importance de ce travail.
Cornélius, en effet, lui présente le Doomsday Argument, un raisonnement probabiliste l'amenant à prédire un effondrement proche de l'Humanité.

Cependant, Taine envisage une intervention des habitants du futur afin d'empêcher cette catastrophe, et encourage alors Malenfant a chercher d'éventuels messages en provenance de l'avenir.

Contre toute atteinte, un message de ce type est identifié, sous la forme de salves de neutrinos remontant le temps, et semble désigner un astéroïde orbitant près de la Terre, 3753 Cruithne.

L'expédition initiale, devant être conduite par un calmar transgénique, Sheena , ayant atteint une forme de conscience, est alors transformée en vol d'exploration de cet astéroïde.

Cornélius révèle alors au monde l'imminence de la Catastrophe de Carter, provoquant alors une immense panique et une vague de chaos sans précédent dévastant le monde.
Les événements s'enchainent alors, à un rythme de plus en plus soutenu: Sheena ayant été fécondé par un autre calamar avant son départ, la mission se transforme progressivement en une colonisation par une nouvelle espèce échappant au contrôle des humains les ayant crée, tandis que la découverte d'une porte spatiale, met l'humanité en contact avec son lointain futur.
Ceci rajoute à la terrible confusion reignant sur la Terre, les hommes se partageant en un camps persuadé de la réalité de ce futur et un autre n'acceptant pas cela.
Au fur et à mesure que cette voie vers le futur est explorée par Sheena, le futur ainsi dévoilé apparait être une vaste impasse: l'expansion de l'univers, et l'instabilité intrinsèque de la matière du à l'évaporation des protons tarissent toutes sources d'énergie. En ces temps lointains, l'humanité semble être condamné au froid et à la routine qu'occasionnent la survie désespéré.
Cependant, sur Terre, naissent des jeunes génies, les enfants bleus, dont de nombreux indices laissent penser qu'ils sont manipulés par le futur: leur capacité à travailler ensemble, et leur étonnante intelligence effraient de plus en plus les populations humaines normal qui se lancent dans une série de pogroms à leur encontre.

Malenfant, son ex épouse et Taine, avec l'un de ses enfants bleu ira alors rejoindre les calamars sur Cruithne, tout en étant pourchassé par l'armée Américaine

Sur Terre, les enfants bleus regroupés dans les institutions créées par Malenfant achèveront de mettre au point un dispositif permettant à l'univers d'accéder à un nouvel état du vide quantique, anéantissant ainsi l'ancienne structure de l'univers.
Il s'avère alors que les Enfants Bleus sont un instrument dans la main de l'humanité future, destiné à empêcher l'univers d'aboutir à l'impasse mise en évidence par Sheena...

Comme le suggère ce résumé, ce roman est d'une extraordinaire richesse, alliant à la fois des thématiques classiques en science fiction, qu'une réflexion tout à fait passionnante sur l'histoire et la volonté humaine.

Si l'on commence par la première partie, décrivant la mise en exploitation des astéroïdes, Baxter présente un scénario tout à fait intéressant (bien qu'un peu simplifié pour des raisons sans doute de narration et de rythmes) qui a été d'ailleurs proposé par un certains nombres de partisans de l'exploitation privé de l'espace.
L'exploitation industrielle des astéroïdes est en effet possible techniquement: on possède effectivement des procédés robustes tout en restant simple permettant par exemple de transformer les substances carbonées des astéroïdes de type Chondrite en méthane. Le principal problème est plus d'ordre financier, car comme on peut se l'imaginer facilement l'accumulation de capital initial est à priori colossale.

Or l'idée de marchandiser ces ressources, en créant des permis d'exploitation mis au plus offrant est une idée tout à fait commune désormais en économie: il s'agit par exemple du même type d'idée proposée pour lutter contre la pollution par Coase, qui consistent à créer artificiellement un marché, afin d'associer un coût à une nuisance et donc de créer les conditions d'accumulation de capital nécessaire à la réduction de cette nuisance.

L'autre exemple classique de ce mode de raisonnement est la Tragédie des Commons, c'est à dire le surpaturage en Grande Bretagne des champs confié à la gestion commune dans les villages.
La solution permettant la disparition du comportement de surpaturage est la création de droit de propriétés, qui crées ainsi une contrainte globale sur le comportement des paysans et les amènent à internaliser dans leur comportement le coût global imposé à la collectivité par ce surpaturage qui épuise cette ressource globale.

Ici le Commons dont la gestion est à optimiser est la masse de capitaux fournie par la collectivité nécessaire à la conquête de l'espace: les différents acteurs ayant des comportements de type égoistes et empêchant l'accès à l'espace est la masse des services bureaucratiques des agences spatiales qui accaparent une part croissante des crédits, afin de conserver leur position et progressivement instaure une barrière à l'accès à l'espace.

La solution pour dépasser cette situation proposée par Baxter mais qu'il reprends d'auteurs comme John Lewis ou Robert Zubrin, est de faire intégrer par la bureaucratie nécessaire à la réalisation de cette exploitation le coût de cette barrière.

Autrement dit, il faut privatiser la conquête commerciale de l'espace, parce qu'ainsi le commons qu'est la quantité de capital disponible sur Terre à un instant donnée pour ce type de projet sera alors correctement alloué.

Cependant, est ce suffisant? Non, et c'est là que la nécessité d'avoir des titres de propriété apparait, parce qu'en marchandisant ce qui à priori n'a pas encore de prix, on permet la levée d'emprunts sur le long terme.

Un autre aspect tout à fait intéressant dans ce roman est l'usage du paradoxe de Carter, que l'on pourra résumer de la manière suivante:
Il n'y a pas de raison de penser que nous occupons une place particulière dans l'histoire de l'humanité, et donc, le fait que nous existons tout de même, fait que la probabilité que nous naissions à cette instant là soit non nulle. Cela implique qu'il n'y aura qu'un nombre fini d'humains dans l'histoire. Connaissant alors la croissance moyenne de la population humaine, on peut évaluer la date à laquelle on aura une chance de 95% par exemple de voir disparaitre l'humanité...

Ce paradoxe, qui parait pour le moins saugrenu n'est pas évident tout de même à démonter, parce qu'il repose sur une conception assez contre intuitive des probabilités.
En effet, la conception classique des probabilités repose sur des raisonnements fréquentiels, durant lesquels ont observe à de multiples reprises le même phénomène.
Or ici, il s'agit d'un raisonnement de type subjectif, basé sur notre manque d'information sur notre position relative dans l'histoire humaine, et là, c'est la formule de Bayes qui s'applique...

Baxter joue assez magistralement de cela, en montrant comme l'acquisition d'information supplémentaire sur notre position dans l'histoire humaine finit par précipiter en apparence la Catastrophe de Carter, en déclenchant une panique mondiale.
Or cependant, au fur et à mesure, on s'aperçoit que ceci ne se réalise pas, parce qu'il existe un Aval, autrement dit un futur dans lequel l'humanité a conquis l'univers et a réussi à survivre à son lent étouffement.

Voilà quelque chose de paradoxal: comment la catastrophe de Carter peut elle avoir lieu tout en autorisant l'Aval?
Et bien, il faut revenir aux conditions d'application de la formule de Gott-Carter, du nom des inventeurs de ce paradoxe.
En fait, implicitement, comme l'ont analysé les philosophes s'étant penchés sur ce paradoxe, il y a au moins quatres hypothèses fondamentales:
1) Les hommes ont une durée de vie finie.
2) Ils sont les seuls être intelligents dans l'univers.
3) Il n'y a qu'un seul univers et donc pas d'univers parallèles pouvant intervenir
4) Ce que l'on appelle l'humanité conserve la même forme et donc les mêmes propriétés physiques au cours du temps.

Or comme on le constate à la lecture de ce roman, aucune de ses hypothèses n'est vérifiées, ce qui autorise donc le récit de Baxter!
En effet, les points 1) et 4) sont invalidés par les habitants de l'Aval, qui sont des consciences uploadées dans un super ordinateur quantique, dont la durée de vie théorique est infinie!
Par ailleurs, l'univers décrit est un multivers, puisque Sheena et Malenfant vont explorer des univers alternatifs dotés d'autres lois physiques
3) L'humanité crée les calamars intelligents, et donc elle n'est plus la seule espèce intelligente dans l'univers, ce qui achève d'invalider la prédiction de Carter...

Le roman de Baxter est donc absolument cohérent de ce point de vue!

La description de la fin de l'univers proposé par Baxter ainsi que la survie de l'humanité dans cet univers mourant est fascinante et suit de très près les idées de l'époque.
Il s'agit essentiellement d'une variation autour d'un papier classique de Freeman Dyson, l'un des grands visionnaires de la physique contemporaine, dont l'imagination échevelée ( et le goût pour la SF) a caché un peu au grand public ses multiples contributions à la physique.
Dyson dans son article des années 60, souvent repris par la suite par d'autres auteurs afin d'en ajuster les prédictions au fur et à mesure des progres de la physique, prends au sérieux l'idée d'une survie de l'humanité dans l'univers.
Or en fonction de la quantité de masse de l'univers, la relativité générale autorise une expansion infinie de l'univers: face à des échelles de temps aussi grande, Dyson essaie de voir si les lois actuellement connues de la physique interdisent la survie à long terme de l'espèce humaine.

Dyson dans son article montrait qu'à condition de prendre ses précautions et en admettant de manière générale que notre esprit pouvait être recopié sur d'autres supports, rien n'empêchait une survie infinie de l'humanité, en recourant à des économie d'énergie de plus en plus importante au fur et à mesure de la dilution de l'univers et de l'évanouissement de la matière.

En effet, si ultimement on s'attends à la conversion de la matière en atomes stables comme les atomes de fer, ou la matière superdense des naines blanches et des pulsars, les lois de la physique des particules amènent les protons à s'évaporer et les collisions problables entre astres superdenses conduisent à leur substitution par des trous noirs de plus en plus vaste.

Mais même cette lente conversion ne s'achève pas là, puisque ces derniers astres achèvent de s'évaporer par rayonnement Hawking, c'est à dire par un effet purement quantique où l'énergie gravitationnelle de ces astres se trouve convertie en particules, puis en rayonnements.

Cependant, il existe une relation tout à fait remarquable, la formule de Bekenstein, permettant de calculer le nombre maximal d'états quantiques que l'on peut trouver dans une région donnée de l'espace: ce nombre d'ailleurs s'avère fini, bien qu'astronomique. Cela suggère alors d'encoder, dans la structure même de l'univers un automate fini, dont l'ensemble des états possibles correspondrait à l'ensemble des états ainsi accessibles. Or qui dit automate fini, dit ordinateurs (qui n'est juste qu'un automate fini d'un autre type...) et donc, hop nous avons notre support pour permettre à l'humanité de survivre!

Reste la question de la dépense d'énergie: le problème aussi étrange que cela soit est réglé par la physique: des auteurs comme Landauer et Bennett ont en effet montré qu'il était possible de faire des calculs sans dissipation d'énergie, à condition toutefois de conserver une trace de toutes les états intermédiaires des calculs!

En effet, une mémoire est sensiblement un système physique bistables, c'est à dire formé de deux états minimums d'énergie séparé par une barrière de potentiels. Effacer une information, c'est faire passer notre élément de mémoire d'un minimum à l'autre et donc, c'est lui fournir de l'énergie.
Or par contre, toutes les autres opérations nécessaire aux fonctionnements d'un ordinateurs sont susceptibles d'être représenté par des opérations réversibles dans le temps, donc sans dissipation d'énergie.
C'est par ce moyen, notamment en construisant des portes logiques reposant par exemple sur la dynamique newtonienne de boule de billard se déplaçant sans frottement et ne se déformant pas que Toffoli a pu montrer que tout type de calcul, sans effacement de données pouvaient être fait sans coût énergétique!

Ce type de problème est venu de l'analyse du Démon de Maxwell, un paradoxe (là encore) introduit au 19eme siècles afin de souligner une faille logique existant dans notre définition de l'entropie.
La conséquence indirecte de ce travail est la possibilité théorique de réaliser un ordinateur quantique: en effet, pour que cela soit possible, il faut qu'une opération faisant passer un état quantique de notre ordinateur vers un autre soit encodé par un opérateur mathématique invariant par renversement du temps, afin d'assurer la conservation des probabilités. Or cela n'est possible que si l'on peut faire des portes logiques réversibles en mécanique classique.

Une autre conséquence intéressante de ceci est qu'un calcul actuellement coûte de l'énergie, et donc, connaissant la dépense énergétique réalisée par un circuit électronique, on peut déterminer le type d'opération réalisé par ce circuit.
On voit donc qu'il y a une information intéressante à exploiter, (ou à cacher) si le circuit en question fait des opérations cryptographiques...

Comme le fait remarquer Baxter, cependant, le nombre d'état finis du substrat où vivraient les membres de l'Aval finirait par leur faire revivre leur souvenir de façon récurrentes, une perspective bien peu encourageante.

On remarquera cependant qu'une part des raisonnements de Baxter sont invalidés par la découverte de l'accélération de l'expansion de l'univers, car la dilution de l'univers s'accentue avec le temps. Néanmoins, on a pu trouver des scénarios alternatifs autorisant encore la survie à long terme de la vie dans l'univers.

La destruction finale de notre univers, par une transition de phase entre deux formes différentes de vide est là encore une idée, bien que spéculative, envisagée par les théoriciens: en théorie quantique des champs en effet le vide n'est qu'un état parmis d'autres, celui à priori de plus basse energie, mais rien n'empèche notre univers d'avoir été crée par hasard dans un minimum relatif d'énergie et non le minimum absolu!

Théoriquement alors il existerait une probabilité non nulle, bien que faible, d'avoir un passage par effet tunnel, c'est à dire un franchissement par un emprunt d'énergie pendant une durée de l'ordre de la constante de planck divisée par l'énergie à emprunter vers cet état plus fondamental.
Les énergies cependant sont tellement grande que ceci est improbable, et l'idée de Baxter d'utiliser la collision entre deux blocs de matière étranges, est plus qu'hypothétique.

Ce type d'ailleurs de matière, formé de quark étranges regroupés en condensat, est pour l'instant hypothétique, même si l'on suppose qu'au sein des étoiles à neutron, une transition de phase responsable de l'apparition de ce type de matière soit responsable de flashs de rayonnement gamma très énergétique.
Cette transition de phase serait alors amorcé par ce que l'on appelle un glitche, c'est à dire une modification de la vitesse de rotation d'une étoile à neutron, lié elle même au ralentissement qu'imposerait la présence de tourbillons quantifiés dans le manteau superfluide de neutrons contenu dans cette étoile.
Cet ensemble de tourbillon s'organiserait en un réseau régulier, appelé un réseau d'Abrikosov, bien que déformé par la rotation et le champs magnétique de l'étoile, et s'ancrerait dans la croute de l'étoile. Progressivement, ce réseau se réorganiserait, ce qui ralentirait l'étoile, qui connaitrait alors une réorganisation de la répartition de son énergie totale. Ultimement, cela donnerait l'énergie nécessaire à cette transition de phase, vers un déconfinement des quarks, qui en modifiant le volume de l'étoile relâcherait une immense quantité d'énergie dans le vide.

On le voit, Baxter a fait un travail extraordinairement précis, bien qu'un peu imparfait par moment, sans doute pour des raisons pratiques de narrations.

Il n'empêche, par delà même le tour de force purement intellectuel, Temps est aussi une réflexion profonde sur la volonté de puissance: tous les personnages un moment ou l'autre se font happer par cela, et Malenfant, archétype du capitaliste sauvage, souvent infantile, obsédé par l'action à tout prix, finit par être une marionnette téléguidée par l'Aval
La résolution du paradoxe de Fermi que propose alors Baxter dans ce volume propose en creux une image assez sinistre de notre humanité: nous ne rencontrerons aucun extraterrestre parce que nous ne sommes pas née au bon moment et parce que nous notre existence n'a qu'une importance marginale dans l'avenir...

Bibliographie:

Sur la Tragédie des commons, on pourra lire l'article original ici:
http://www.garretthardinsociety.org/articles/articles.html

Un excellent exposé se trouve dans Les Macroeffets de nos microdécision de Thomas Schellig chez Dunod

L'excellent cours de microéconomie suivant, utilisé au MIT, formalise tout ceci tres correctement:
Microeconomic Theory de Andreu Mas-Colell, Michael D. Whinston et Jerry R. Green chez Oxford University Press.

La conquête commerciale de l'espace est abordée dans Mining the Sky de John Lewis chez Helix Books mais aussi dans The Case for Mars de Robert Zubrin chez Free Press

Le paradoxe de Carter, ou Doomsday Paradox est bien analysé par Jean Paul Delahaye dans un article de Pour la Science, dont voici un scan:
http://anthropic-principle.com/preprints/delahaye2.pdf

L'ouvrage de John Leslie, End of World chez Routledge est l'un des ouvrages de base sur la question.

Le scénario de Baxter suit très précisément l'article de Freeman Dyson, dont voici un exemplaire:
http://www.aleph.se/Trans/Global/Omega/dyson.txt

Un excellent exposé des idées modernes en Cosmologie se trouve dans :
Cosmologie primordiale de Jean-Philippe Uzan et Patrick Peter chez Belin

Sur le paradoxe de Maxwell et de manière générale la physique du calcul, on lira avec intérêt l'ouvrage suivant chez IOP, Maxwell's Demon 2: Entropy, Classical and Quatum Information, Computing, constitué de réimpressions d'articles fondamentaux sur le sujet, coordonnée par H. S. Leff et A. F. Rex .

On y trouvera notamment l'article de Seth Lloyd consacré à l'ordinateur ultime, qui a inspiré à Baxter sa description de l'Aval, utilisant la borne de Bekenstein y est réimprimé:
Ultimate physical limits to computation paru dans Nature
On pourra toutefois le retrouver à l'adresse suivante:
http://arxiv.org/abs/quant-ph/9908043

Un autre article du même auteur, déterminant la quantité maximale de calcul accessible à l'univers, considéré comme un ordinateur ultime se trouve ici:
Computational capacity of the universe paru dans Phys.Rev.Lett. 88 (2002) 237901
http://arxiv.org/abs/quant-ph/0110141

La physique des transitions de phase dans les étoiles à neutron est résumé ici:
Phases of dense matter in neutron stars de H. Heiselberg, M. Hjorth-Jensen paru dans Phys.Rept. 328 (2000) 237-327, accessible comme preprint à:
http://arxiv.org/abs/nucl-th/9902033

On lira par ailleurs l'excellent Black Holes, White Dwarfs, and Neutron Stars de Stuart L.Shapiro et Saul A. Teukolsky chez Wiley, qui présente un petit modèle tout à fait éclairant expliquant ce qu'est un glitche.

La physique de la transition entre deux types de vide quantique est clairement présentée dans:
Statistical Field Theory de Giorgio Parisi chez Perseus Book

On trouvera des calculs plus détaillés dans:
Quantum Field Theory and Critical Phenomena de Jean Zinn Justin chez Oxford University Press.

Tuesday, June 10, 2008

Narcose, de Jacques BARBERI (1989 - r.e 2008)

Narcose, de Jacques BARBERI

Faut être Xavier pour avoir les crans de me foutre un Barbéri dans les bras quand je viens de lui prendre la trilogie Temps/Espace/Origine et Spin. Car ce livre est tout sauf de la hard science. En fait, c'est même peut être tout le contraire d'un Baxter ou d'un Egan. Ici, c'est du grand nawak et franchement, entre deux bonnes prises de têtes avec des équations et des problèmes métaphysiques, ça fait du bien.

Mais commençons par le début, voulez vous.

On suit l'aventure d'un Anton Orosco. Sous ce nom hype se cache un petit promoteur immobilier véreux (donc, promoteur immobilier, quoi) qui, du jour au lendemain, se fait rattraper par ses conneries. Du coup, en bon élève d'école de commerce, il fait ce que tous les épiciers feront : se casser très vite.
Notre héros se casse donc dans l'extrados. Le coin des paumés, des junkies, des putes et toute la plèbe du bas. C'est aussi ici que notre héros trouvera le refuge ultime... dans un autre corps.

Blade Runner...

A première vu, l'ambiance ressemble à du Blade Runner. C'est sombre et cyber. Les personnages sont tous plus déglingués les uns que les autres. Ils utilisent leur jargon tellement naturellement qu'on est plongé dans ce monde dès les premières pages. Mais ça reste du classique. Les codes de la SF sont tellement bien respectés qu'on croirait lire un remake du Dick voire même une parodie.
les premiers chapitres passent assez rapidement.
C'est pas mal, mais j'attends mieux. Au moins, plus.

rencontre Omnikron...

On touche le concept central : le changement de corps. Ouais, car ici, le trafique à la mode, c'est celui du corps. On se retrouve alors confronté à des hommes-lions ou des têtes de vaux. Ca fait penser par moment au jeu de QD d'ailleurs. Le corps n'est qu'une enveloppe et l'âme peut se greffer n'importe où. La dématérialisation atteint des degrés de plus en plus hallucinants au fur et à mesure de l'aventure.
Perturbant au début, on rentre finalement très vite dans le délire de l'auteur. Les incertitudes se multiplient, on est noyé dans un rêve à la réalité augmentée....

J'arrête les ref à la noix. Achetez ce livre !

Dick, Nomad Soul... ok, on peut en citer pleins des ref. comme ça : par moment ça ressemble à du Tex Avery, par moment à du Lewis Carroll, aussi. Mais ça serait injuste envers l'auteur. Ce livre est bien au dessus d'un recueil de ref. genre fan service.
L'univers et l'atmosphère de Narcose est unique. Les nombreuses trouvailles sont autant des idées folles que géniales. Les chapitres sont courts (1 à 5 pages, je crois) et on prend du plaisir à suivre Anton -le loser- à travers des péripéties de plus en plus barrées.
Ajoutons à tout cela une plume rythmée qui parsème le texte d'un humour décalé et omniprésent, on tient là un chef d'œuvre !
En plus, cerise sur le gateau, y'a aussi un cd offert avec la nouvelle édition ! Youpii ! Selon Xavier, la zik doit aider à l'immersion... mais franchement, je n'ai jamais été un fan de bruit des marteaux. Mais bon, c'est offert donc on prend et on ne dit rien !

Pour terminer, BARBERI EN DEDICASSE A SCYLLA LE 14 JUIN <info>

Monday, April 07, 2008

Mon âme est une porcherie, d'Anne Duguël (1998)

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Mon âme est une porcherie, d'Anne Duguël

Je ne sais pas par où commencer. Vraiment. Je viens tout juste de rentrer et comme on se fait vachement chier dans le RER, j'en ai profité pour lire. J'avais sous la main un petit poche que j'ai payé 5 euros (alors qu'il ne coutait que 35 Fr à l'époque -enculé de Scylla ! Petit commerçant de mes deux, va).
Faut dire qu'au départ, je ne voulais même pas acheter ce livre. Je discutais juste de la couverture du nouveau Bragelonne avec les taupes de la librairie.

"Putain, elle est vachement bandante la petite fille quand même.
-Ouhlà.
-Sérieux, vous ne trouvez pas que ça donne des envies illégales ?
-Uh... sinon, c'est un très bon bouquin !
-Ouais mais non, c'est Bragelonne, je ne peux pas le prendre. Ca ferait tâche.
-Non mais ce que tu peux faire, c'est prendre les nouvelles en poche. Tiens, celui là est pas mal. D'ailleurs, je pense que tu vas aimer."

Merci Mr Café (car il fait du bon café le samedi). Je ne regrette pas un instant ce livre.

Une petite fille. Moche. (alias Epikt va adorer !)

L'histoire raconte la vie d'une gamine vraiment très laide et qui, en plus, n'a pas de chance dans sa vie. Voyez vous, sa mère est une salope. Une mangeuse de queue. Son père est un loser qui enferme sa fille dans le placard à balais pour tirer des blondasses. Sa vie tourne autour d'un cochon. Elle aime se faire défoncer la chatte par son groin. Ouais, en gros, ça parle de ça.
Enfin, en plus trash quand même.

Le récit est sous la forme d'une confession... et ça marche plutôt bien. Dès le début, on ressent une certaine gêne. C'est vicieux. C'est pervers. Très. La petite fille utilise un langage en décalage totale avec son age. Elle nous parle de choses dont elle ne comprend pas le sens et l'interprète à sa manière. Si ça me fait rire parfois, faut dire qu'on se rend compte peu à peu de l'atrocité des situations.
Ouais, c'est une histoire horrible.
Ça parait niais de le dire comme ça mais je ne trouve pas d'autre mot. Ce n'est pas tellement le fait qu'il y ait du viol, des meurtres, de la nécrophilie, de la zoophilie ou encore des actes presque scato mais c'est plutôt l'enchainement de ces derniers qui dérange.
Car le livre se lit très vite (moins d'une heure) et c'est une constante descente en enfer. L'accumulation d'images malsaines se fait à un rythme effréné et l'auteure ne manque jamais de rappeler à son lecteur, entre deux baises, qu'on lit les aventures d'une petite fille innocente.

Mon âme est une porcherie est définitivement un très bon livre. Ok, j'hésite encore à le filer à ma petite sœur de 12 ans. Mais voilà, même moi qui ne suis pas un grand fan du fantastique, ce livre m'a renoué avec le genre. C'est cru, c'est sale, c'est porno. Ouais, c'est le cas de le dire.
La plume de Gudule (son pseudo sous lequel elle écrit des livres pour gosses) est folle. On ne se repose jamais durant la lecture. L'auteure joue avec nos sentiments, notre culpabilité ou tout simplement nos interdits. Elle va aussi loin qu'elle peut dans votre âme pour chercher puis trouver vos démons, les faire sortir et vous les exposer. La narratrice est moche mais l'âme humaine l'est encore plus.
Rejoignez la folie.
Baisez un cochon.
Vous verrez, c'est tellement beau.

Sunday, December 02, 2007

All about Lily Chou Chou, de Shunji Iwai (2001)

All about Lily Chou Chou, de Shunji Iwai

Mettons nous d'accord. Il y a énormément de films que j'aurais aimé vous présenter ici. Seulement, je n'ai ni le courage ni les références nécessaires pour une telle épreuve. Aujourd'hui, c'est une exception. Ne croyez pas que c'est juste un petit film à la noix que j'ai pris au hasard pour m'entrainer à l'exercice de la critique, non. Ce film aurait mérité vingt fois le clavier d'Epikt ou les commentaires d'AK (et aussi un glop glop tant qu'on y est). Seulement ni l'un ni l'autre n'a le temps et il illustre aussi parfaitement les études que je mène sur mon blog en parallèle : premièrement sur mon tour du monde et notamment mon voyage au Japon et deuxièmement mon étude sur cette jeunesse déconnectée de la réalité et connectée à Internet.

Hasumi est un collégien fan de Lily Chou Chou, une chanteuse (qui, selon Epikt, est inspirée de Faye Wong). Il vit un cauchemar quotidien à cause de son -ancien- ami Hoshino. Ce dernier était un élève brillant, de bonne famille, gentil et sans histoire. En plus, il a la classe. Bref, le genre de petit con qu'on déteste voir dans la même classe que soi. Mais à cause de la faillite familiale, Hoshino sombre dans la dépression et devient complètement différent. Un voyou ou une racaille, selon votre degré de sarkozisme, en tout cas, c'est devenu un petit caïd, un chef de bande. Inutile de vous dire que c'est lui mon personnage préféré.


Hasumi se perd dans son monde pour se retrouver avec sa déesse.

Hasumi se fait souvent malmener par son ancien ami et sa bande. Introvertis et timide, il ne refuse jamais les ordres et ne fait que suivre les directives sans broncher. Il est perdu. Cependant, il anime en tant qu'admin un site internet sur la chanteuse Lily Chou Chou. C'est son refuge, son paradis. Ici, il communique, via les commentaires, avec les gens qui partagent sa passion. Vous êtes libre de faire ce que vous voulez ici, il faut juste aimer Lily, la déesse. Mais s'il ne supporte pas sa condition, ce qu'il ne sait peut être pas, c'est qu'Hoshino non plus ne supporte pas sa vie et trouve lui aussi son coin quelque part sur la toile.


Les découvertes de la jeunesse.

Beaucoup de réalisateurs ont traités les thèmes autour de la jeunesse mais Iwai réussit à ne jamais tomber dans le piège de la dénonciation primaire. Les faits sont exposés, point. On n'a jamais l'impression de juger et on constate que chaque incident est finalement la résultante d'une insouciance de la jeunesse plus que de la méchanceté. Et quelque soit la violence de la scène, on plaint aussi bien le coupable que la victime. L'approche du réalisateur est toujours tendre mais les faits sont durs. Il n'y a pas d'exagération, pas de second degré, juste la réalité de l'image à l'état pur. Les scènes de pick pocket ou de vol introduisent le viol ou le bizutages, le spectateur est mal à l'aise. Ce n'est pas un film pervers. Même dans les scènes les plus violentes, on ne ressent pas de perversion de la part du réalisateur. C'est un film où à chaque scène on a envie de dire "oh putain, les batards" sans qu'on ne puisse détester quelqu'un. On a pitié de ces gosses, tous ces gosses. Il n'y a pas de méchant, pa de "bullies", pas de gentil et pas d'excuses bidons qui rejette la faute constamment à la société, aux adultes.


La belle photographie maquille la cruauté du monde.

Et pourtant, c'est bien de la société qu'il s'agit. Une société où on a oublié l'enfant, on l'a perdu. L'enfant est au centre du film, en fait, l'enfant est seul dans le film. Les adultes ne comprennent pas la situation, ils sont beaucoup trop loin pour ressentir la douleur de ces jeunes. Silence.


you see me, I see you, and I see you, you see me, You see me, I see you, and I see you, you see mee...

Le film est presque muet. Beaucoup de passages ne sont que la transcription de commentaires sur le site d'Hasumi. On lit et peu à peu on plonge nous même dans le site : on fait partie intégrante du forum. On apprécie alors la musique de fond de Lily, sa voix donce, ses paroles étranges et... son Ether. Cette force qui réunit autour d'une chanteuse des personnes qui ne partagent pas les mêmes idées, qui ne se connaissent pas et peut être même qui se détestent. Mais lorsqu'il s'agit de leur idole, ils parlent le même langage, se comprennent, s'aiment et s'entraident. C'est la force d'internet. Cette capacité sans limite de permettre à chacun de trouver un point d'entente avec un autre. Hasumi pensait avoir tout perdu depuis cette année 1999 -sa fin du monde- mais en fait son ami a toujours été là, mais autre part.


Violence, Humiliation, Depression... le bizutage.

Là où Epikt et AK vous auraient parlé de plan de caméra, de découpage et autres technique de l'image, je dois vous avouer que tout ça me dépasse tellement. Pour moi, All About Lily ChouChou est un film lent, contemplatif où surgissent parfois des scènes violentes. C'est plus un défilement de dispositifs commentés qu'un film même. L'atmosphère est toujours la même, une sorte de dualité entre la douceur et la dureté. La photographie est magnifique, des fois irréelle. Une sorte de maquillage qui couvre la laideur et la cruauté du monde. Les acteurs sont classes (je susi fan d'Hoshino et de Kuno, qui est un peu l'alter ego d'Hasumi) et la musique... putain, c'est presque du Faye Wong !


Casser la clef du paradis, déchirer le droit de voir la déesse... la souffrance la plus grande est parfois bien au de là de ce qu'on imagine.

Dès le début du film, on sent comment ça va se finir et dès la moitié du film on sait comment ça se finira. Pourtant, lorsqu'on arrive à la fin, on se demande comment ça a pu en arriver là. On se rend alors compte à quel point c'est bien écrit et bien ficelé. Car la classique descente en enfer n'est pas explicite, la beauté des images arrondit les bords et alors que nos bambins volaient un CD dans une boutique pour se faire un peu d'argent de poche, ces mêmes bambins prostituaient leur camarade de classe. L'enfer est autour d'eux depuis le début mais ils ne s'en rendent compte que trop tard. Ce qui va sauver Hasumi et les autres, c'est le paradis et ça, ils l'ont découvert assez vite.
Lilyphilia. Le site, le paradis où la chanteuse en est la déesse et Hasumi le gardien. le seul endroit sur Terre où ces jeunes peuvent trouver la paix et partager leur sentiment se trouvait sur Internet. Ils n'ont plus rien, ne leur privons pas de ce petit bout de toile.


Epikt adore l'actrice, moi je trouve que le personnage a la classe.

Un film subtil qui dresse le portrait de la société Japonaise. Un film à voir absolument.


The rule here is you have to love Lily

Saturday, November 03, 2007

"The Last Witchfinder" (Le dernier chasseur de sorcières), de James MORROW (2003)

"The Last Witchfinder" (Le dernier chasseur de sorcières), de James MORROW

C'était il y a bien longtemps. Deux ans, je crois, peut être plus, lorsque Bidibulle me parla de ce livre. "Mike, lis ça, c'est chouette !"
23 euros. Non merci. Avec mon budget étudiant, je ne pouvais me permettre cela... et j'ai eu bien tord.
Car le soir de la sortie d'un certain bookbuster, je n'avais jamais aussi bien dépensé 10 euros. Non, je ne me suis pas acheté la couverture d'HP ou je ne sais quoi en relation avec ce petit con. Non, je suis tout simplement allé à ma librairie chérie pour me prendre un simple poche. Le Dernier Chasseur de Sorcières disait-il.

Mon Dieu. J'ai oublié de manger (et de dormir, optionnellement).

Si le talent de James Morrow ne m'était pas inconnu (La cité de Vérité, la trilogie de Jénovah), ce roman est de loin le meilleur que j'ai pu lire de lui.
Dès le début, l'auteur nous prévient de quelques "détails" historiques qui ont été plus ou moins remaniés afin de correspondre au rythme de son Histoire. C'est une fiction avant tout mais en réalité, on s'en moque de le savoir.


"Mais un jour le monde relèvera que E=mc² vous laisse 120 000 civils japonais sur le carreau, alors que F = ma, vous envoie patiner sur un lac gelé par une nuit d'hiver..."

L'histoire débute en Angleterre au moment où un certain Isaac Newton publie son fameux
Philosophiae naturalis principia mathematica. Une jeune fille de Piqueur, Jennet Stearne apprend les premières règles de multiplications avec sa tante Isobel tandis que son frère, Dunstan, suit les traces de papa. Peu à peu, elle est prise dans un conflit entre la raison et la croyance dans lequel elle va finalement choisir le camp de la Science mais non sans difficultés. Et c'est ce périple vers la Lumière que nous conte...


"Ce n'est qu'un de ces mystères de l'Univers"


... le livre ! Oui, le narrateur est Philosophiae naturalis principia mathematica himself ! Alternant les aventures de Jennet et ses "bavardages" (dans lesquels on comprend que c'est l'auteur qui parle), la lecture se fait simplement à travers les 3 grandes parties qui se distillent dans 12 chapitres. S'il est question, parfois (surtout vers la fin), de quelques exemples d'applications physiques, de pas mal de concepts philosophiques, de beaucoup de théologie et d'un sacré paquet d'Histoire, le texte ne vise pas du tout l'over-nerd abonnés à tous les flux RSS concernant ces thèmes (hein, vous vous reconnaissez...). L'humour omniprésent, l'intrigue passionnante, la psychologie des personnages et le choix des mots permettent à n'importe qui de suivre ce...

"Dans toutes vos liaisons amoureuses, préférez plutôt les femmes mûres aux jeunes filles... car elles ont une plus grande connaissance du monde."

... voyage. Un voyage à travers le paradoxe. Un traité aussi grotesque que celui sur la Sorcellerie -qui va donner lieu à un nombre ahurissant d'exécutions- en plein dans le siècle de la glorieuse révolution anglaise et l'avènement des Lumières.
Un voyage à travers le temps où le lecteur se fait un plaisir de rencontrer, ou découvrir tout simplement, Newton, Franklin Benjamin ou encore Montesquieu. Car l'une des grandes force de ce texte est aussi la bonne documentation de l'auteur qui a permis de croiser, avec plus ou moins de rigueur, le destin de ces Grands Hommes. D'ailleurs, juste après avoir finis ma lecture, je suis allé sur wikipedia lire la bio des personnages présentés et c'est ainsi que j'ai pu réviser certains chapitres d'Histoire que j'ai hommis d'apprendre :)


"Tout le monde reconnaît à l'Esprit des lois de Montesquieu et au Candide de Voltaire de personnifier ce qu'on a appelé l'âge de raison (même si ces deux livres peuvent pas se voir, et leurs auteurs de même), mais cela n'empêche pas la raison et la rationalité de compter parmi les concepts les plus confus qu'aient jamais imprégné la civilisation occidentale."

Un livre qui traite d'un sujet d'actualité (qui sera, malheureusement, toujours d'actualité même), très bien écrit mais qui souffre parfois de gros clichés : les Indiens à la Disney, des "méchants" très... méchants, des pirates [des caraïbes], des Américains très cons -si, c'est un cliché, chut-... bref, on a l'impression de lire des pages de caricatures.

Malgré ce petit défaut -sieur AK n'a pas aimé ce livre à cause de ça mais lui, il n'a pas de goût-, Le dernier chasseur de sorcières reste une superbe expérience.

Sunday, March 18, 2007

Dr Adder, de K.W. Jeter - par A.K. [part 1]

[Adder c'est un peu comme la bible, avec plus de sang, plus de pute, plus de violence, un héros et des personnages secondaires charismatiques, un scénario qui claque sa chatte... en fait, si je la compare à une bible, c'est tout simplement parce qu'elle a pris sa place dans le tiroir de ma table de nuit... que dis je ! Sur ma table de nuit ! Bah oui, c'est un livre qu'il faut relire de temps en temps histoire de se remonter un peu le moral.
Bref, voici donc - enfin - LE Jeter. Et qui d'autre que le [censuré] - AK, celui qui m'a présenté ce livre pour la première fois - pourrait nous le présenter ?
C'est donc avec le plus grand honneur que je (en réalité, c'est Epikt qui a tout fait question mise en page...) publie aujourd'hui l'article/critique sur cette oeuvre indispensable.
PS : je n'ai pas le droit d'en écrire trop car AK et Epikt me censurent les bâtards... [et au passage les bâtards corrigent les fautes d'orthographe autant que faire se peut - note de Epikt] putain, se faire censurer sur son PROPRE blog par des guests.... c'est ça le capitalisme :/ ]



Dr Adder – K.W. Jeter – 1984
Edition française : Denoël / Présence du Futur



"[Adder :] Toute ma vie j’ai voulu que le monde, le monde entier ait besoin de moi, vienne vers moi, me supplie, m’aime, m’adore ! Et j’y étais presque arrivé ! Et je voulais juste ça pour… juste pour… parce que je m’imaginais que si j’y parvenais, je pourrais dire à tout le monde en même temps, à L.A., à Orange County, au monde entier, d’aller se faire foutre !"

Le jeune homme et la ville

"Voici des photos de femmes typiques de L.A. (Il les tendit à Limmit) Regardez-les et désignez celles sur les genoux desquelles vous aimeriez le plus et le moins vous installer pour un long voyage en chemin de fer. - Il n'y a plus de trains. - Juste. Et certaines de ces femmes n'ont plus de genoux."

E. Allen Limmit abandonne sa campagne natale et l’Unité de ponte de Phoenix, où il traînait un job tranquille de gardien du bordel (des poules mutantes y font office de prostituées). La raison : il ne sait pas vraiment. Il doit aller délivrer une mallette au contenu secret à un certain Dr Adder à Los Angeles. Limmit y voit là une occasion de quitter cet endroit qui le mine, cet endroit qui lui rappelle trop son père, le célèbre inventeur Lester Gass.

Los Angeles, ville cancéreuse qui s’étale au pied d’Orange County – le refuge des derniers riches –, ne tient plus que par deux choses : la télévision et le sexe.
La télévision, c’est l’évangéliste John Mox qui s’en occupe. L’écran terne de ses moniteurs s’est répandu dans tout L.A., des écoles d’Orange County aux quartiers miséreux de Zone-Rat [1].
Le sexe, en revanche, c’est l’affaire du Dr Adder. Et son royaume l’Interface, où traînent ses plus belles créatures, tout droit issues de fantasmes de ses clients, tout droit issues de vos fantasmes – enfin tout droit, c’est vite dit, avec une jambe en moins.
Car les désirs les plus enfouis dans le cerveau des gens, ce sont des putes amputées, des putes à la chatte modifiée pour satisfaire le moindre de vos désirs – des désirs que le Dr Adder a extirpés du cerveau de ses clients au moyen d’une drogue (l’A.D.R. [2] mise au point par Lester Gass) et créés avec son scalpel et son talent de chirurgien.
Ce genre de perversions n’est évidemment pas pour plaire – en théorie – aux fondamentalistes de John Mox qui dépêchent régulièrement ses troupes, les Forces Morales, dans l’Interface, histoire de nettoyer un peu la merde d’Adder.

La confrontation entre Adder et Mox s’intensifie alors que débarque Limmit, inconscient de véhiculer, dans sa mallette, une arme destructrice (oubliez le rayon delta) fabriquée par son père et qui risque de faire pencher la balance. Le tout est de savoir de quel côté…

"Merde, fit Limmit, écœuré. Je suppose que je vais diriger un commando suicide composé des putes estropiées survivantes, armées de vos vieux scalpels contre le quartier général de Mox à Orange County. Et si j'en reviens, vous me nommerez président de votre fan-club, c'est ça ?"


"Tout le monde a une histoire d'horreur à raconter." [3]

Limmit c’est un peu un reflet de Jeter. C’est déjà en dire beaucoup puisqu’on ne sait rien ou presque de cet écrivain discret, l’un des plus marquants de la fin du siècle dernier. Comme lui, Limmit est réservé ; il dévoile peu de choses de son passé. Tout juste ressent-on la présence lourde du fantôme de son père – un rapport au père qui persistera dans toute l’œuvre de Jeter. Derrière ce ressentiment, vogue également un dégoût de la vie campagnarde, de ses petites histoires et de ses putes bon marché. La relation qu’entretient Limmit avec les poules rappelle sa nouvelle bouleversante « La première fois » [4] où Jeter projetait sur le papier sa rage et ses larmes après sa première expérience avec une prostituée.

Ces prostituées, Limmit les retrouve en pire dans la jungle urbaine et déliquescente de L.A. : des jeunes filles sans avenir qui se laissent bercer par un doux rêve et les mains agiles du Dr Adder, et qui finissent par se pervertir en les pires créatures issues de l’inconscient reptilien des consommateurs de l’Interface.

"Mon truc c'était les doubles amputées, tu vois, la façon dont tu peux faire rouler leur p'tit cul sans jambes dans tous les sens."

Qui sont les plus pathétiques ? Les filles victimes de leur idiotie congénitale ? Ou leurs clients victimes de l’endoctrinement de cette société consommatrice, et de leurs propres cerveaux en voie de décomposition morale ?
Et quel clan va rejoindre Limmit ? Celui du Dr Adder, de cette fascination envers la représentation du pouvoir sur ce monde postapocalyptique ? Celui de Mox, de cette idée matraquée d’une société bien rangée ? Ou entre les deux, parmi ces clans oubliés qui survivent tant bien que mal dans les égouts, ou au sein des forces militantes oeuvrant pour les pauvres par la voie des armes – le Front anti-siège – ou par une assistance humanitaire – mère Souffrance ?

Aucun, car Limmit s’en branle et aimerait bien qu’on lui foute la paix.
Après tout, en qui avoir confiance ? En Droit, l’informateur toujours au bon endroit au bon moment ? En KCID, le pape énigmatique et devin d’une radio libre ? Ou en cette étrange rumeur qui raconte qu’un Visiteur venu de l’espace attendrait son heure dans un recoin sombre de L.A. ?

Comme Jeter, Limmit est débecté par toute cette merde urbaine, de tous ces trucs qui partent dans tous les sens comme une éjaculation mal contrôlée.

Premier volet de ce qui sera considérée a posteriori, par Jeter, comme sa trilogie du jeune homme qui vient en ville, « Dr Adder » est un coup de gueule direct, sincère et violent d’un jeune homme amer et déjà lucide devant cette société de façade, devant la connerie innée de son peuple et devant ses propres échecs, devant l’échec annoncé de sa vie.

Toute l’œuvre de K.W. Jeter tourne autour de ce constat d’échec devant lequel il est difficile, chaque jour de ne pas sombrer, de ne pas devenir une ombre de plus, errant [5] dans les impasses de plus en plus nombreuses que se construit toute seule, comme une grande, l’humanité.


Suivez mon ombre

"La vie n'est rien d'autre que la branlée qu'on prend avant de mourir."

La structure du roman est simple et si elle souffre de défauts de rythme et d’inégalités dans le traitement des différents passages (rappelons que c’est le premier roman écrit par Jeter), elle reste très efficace pour illustrer le cheminement de Limmit.

La trame narrative repose sur le road movie de Limmit au sein de Los Angeles.
Entrecoupée régulièrement par des scènes parallèles qui s’attachent aux personnages croisant le parcours de Limmit, l’intrigue est une succession de visites des lieux représentatifs de L.A. ou plutôt de la cité symbolique de la ville moderne. À chacun de ces lieux, on peut associer l'un des choix de vie qui s’offre à vous quand vous « venez en ville » (autrement dit quand vous quittez le giron familial pour affronter le monde).

Pour ceux qui se perdent facilement, le plan de la balade // bataille :
L’Interface -> Chez Mary -> La Ligne-Cloaque -> Orange County -> Zone-Rat
Sombrer // Lutter // Se cacher // Accepter // Crever


L’Interface // Ici, point de salut

"Leslie a fait installer un poste dans le plafond. Comme ça, elle peut regarder et baiser en même temps."

Comme une rigole courant le long du mur d’une station de métro pour permettre aux clodos d’uriner sereinement, l’Interface s’étale à la périphérie sud de L.A. pour ramasser tous les déchets qui semblent s’y déverser sans fin.
C’est là que l’âme de L.A. et des habitants prend vie ; là que tous les fantasmes deviennent réalité ; là où les gens boivent, baisent, oublient pour finir par sombrer la gueule fracassée sur le trottoir. C’est évidemment le lieu idéal pour y trouver, bien en vue de tous, l’office du Dr Adder.

Lieu de perdition qu’on retrouvera dans « NOIR » (l’Angle) et dans « La Mante » (la Zone), l’Interface offre à ses habitués cette sensation (illusoire) d’exister au-delà des barrières rigides imposées par une certaine idée de la vie. Des jeunes filles qui y perdent leur vertu tout autant que leurs rêves, aux consommateurs pour qui leur vrai moi intérieur peut enfin s’exprimer en une résonance concrète, l’Interface devient le succédané d’une société qui n’a plus rien à offrir.

Malheureusement, l'Interface n'a rien à offrir non plus, si ce n'est la fin de vos espérances. Les filles venues y trouver une force, de quoi briller, finissent par se fragiliser et flétrir [6].

Parce que ça suffit pas d'avoir été une connasse et une pute typique des collèges d'Orange County pour devenir une pauvre pute typique de L.A. Ta chute, ta dégradation ne serait pas assez dure. Pour toi, il faut qu'elle soit exceptionnelle, qu'elle se produise du haut de l'échelle vers le cloaque le plus immonde que t'aies vu dans ces grotesques shows télé de Mox qui excitent tant les idiotes autodestructrices comme toi. Écoute-moi bien… vous êtes toutes pareilles ; t'es pas exceptionnelle ; t'atteindras pas le fond, il est en dessous de tout ce que t'atteindras jamais ; et, en définitive, t'en sauras pas plus que quand t'étais un gentil petit bébé suçant son pouce sur les genoux de son papa à Orange County."

L'image la plus marquante à ce sujet est celle du Dr Adder utilisant, en pleine fusillade, une de ses putes comme bouclier humain.

Pénétrer dans l'Interface, c’est tourner le dos à cette société figée, décider qu’on ne peut rien y changer, et finalement accepter de sombrer, de renier son humanité et sa dignité. Cette attirance pour le mal (Adder, la vipère) – ou plutôt pour un mal défini comme l’opposé de la morale établie – ne mène au final à rien, si ce n’est à la destruction et à la mort. Cette destruction trouve son apogée dans les scènes d’émeutes entre les Forces Morales et les habitués de l’Interface, et la mort dans la "métaphore vivante" finale où l’Interface est représentée comme un fleuve de morts-vivants d’où Limmit essaye péniblement de s’extirper.

"Le pseudo-Interface semblait s'étirer à l'infini dans les deux directions, fleuve grouillant de cadavres bordés de chaque côté par le flot incessant des macs et des putes ressuscités.(…) Je ne peux pas traverser, les cadavres vont s'emparer de plus en plus du monde, jusqu'à ce que les trottoirs soient déserts et que la rivière de pus déborde et engloutisse tout, moi, les immeubles ; puis ça sera la fin."

Pourquoi Limmit ne se laisse pas couler parmi les immondices charriées par l'Interface ?
À cause du souvenir, à cause d’un souvenir ; à cause d’une femme.


Chez Mary // Comment j’ai arrêté de croire en toi (et en moi)

"Il savait ce que représentait pour elle la vie de révolutionnaire : du bon temps avec des objectifs hautement moraux et une touche de fatalisme donquichottesque. Parfois, les regardant chanter de vieux chants de guérilleros cubains autour du feu de camp, il les soupçonnait, elle comme les autres, de s'être engagés là-dedans uniquement pour s'amuser. De souhaiter que cette lutte ne cesse jamais, peu importe qu'ils soient vainqueurs ou vaincus, parce qu'ils ne retrouveraient nulle part un truc aussi excitant. Toutefois, survenait le matin, et il s'apercevait qu'il n'en était rien. Que Mary était prête à mourir pour sa vision d'une humanité lointaine, allant même jusqu'à croire en la validité de ses propres actions. Mais pour quels résultats ? Ces actions n'étaient sans doute même pas appréciées de ceux qui étaient censés en être les bénéficiaires, douillettement installés dans leurs gigantesques complexes résidentiels des deux côtés, ni même considérées autrement que comme de légères nuisances par leurs adversaires."

Rarement chez Jeter, un personnage féminin n’aura semblé si fragile – la seule comparaison recevable serait November dans « NOIR ». Dès qu’elle apparaît, une mélancolie suinte de l’écriture, des regrets et des larmes se dénudent sur le pourtour de chaque virgule. Mary représente pour Limmit cette existence qu’il aurait pu / dû / aimé vivre.

Membre d’un groupe révolutionnaire, elle fascine tout autant qu’elle attriste Limmit dans son dévouement farouche à lutter en ce en quoi elle a foi. Car s’il partage les causes dont elle se revendique, il n’a plus la force et le courage de les défendre. L’expérience, la lucidité et sans doute un pessimisme achevé par une vie pourtant encore courte font que Limmit sait que le combat de Mary n’aboutira jamais. Même s’il a conscience de la nécessité d’un tel contre-pouvoir, il est devenu fataliste devant l’accélération de la dégénérescence ambiante, devant l’ampleur des sacrifices à faire pour si peu de résultats.

Ce personnage renvoie aux actions militantes qu’a menées Jeter pendant ses études et au-delà [7], actions que Jeter semble avoir laissées de côté au fil de son existence, comme ici Limmit. Malgré ce rejet, Limmit garde une affectation profonde et belle pour Mary – avec qui il a été amant / dont il a épousé la cause – car elle représente tout ce que en quoi il aurait aimé continuer de croire : croire que vos actions ont en sens ; croire qu’une vie amoureuse simple est possible.

Mary symbolise pour lui cette quête d’une âme sœur inaccessible avec qui tout peut prendre un sens.

"Il se retourna et crut deviner ce que ce bizarre sourire, teinté de tristesse, signifiait, même perçu d'aussi loin, qu'elle l'aimait trop pour le retenir, qu'elle avait déjà vu trop d'êtres aimés la quitter ainsi, de cette manière dont on quitte seulement quelqu'un qui vous aime. Il se mit cette fois à courir. Il trébucha et, hors d'haleine, tomba lourdement, s'écorcha les mains. Il pressa ses paumes contre ses lèvres, suçant la poussière et le sang qui suintait de ses coupures, puis il se releva et poursuivit son chemin."

Limmit a tourné le dos à cette illusion qu’il n’a même plus la force de maintenir ; il n’a plus qu’à fuir et se réfugier dans les égouts de L.A.

[lire la suite de l'article]

Dr Adder, de K.W. Jeter - par A.K. [part 2]


[lire le début de l'article]

La Ligne-Cloaque // Le bonheur c'est simple comme une bonne baise

"[Droit :] Expansion dans toutes les directions, comme un cancer. Catacombes, labyrinthes, cavernes, saloperie de dédale d'anciens égouts, abris antiatomiques, complexes d'habitations souterraines, réseaux de transit-express abandonnés, entrepôts, tunnels et boyaux communicants empilés les uns sur les autres, caveaux, cathédrales et abysses. Tout ça sous terre. Quand on connaît le chemin, on peut aller partout où on veut sur la Ligne-Cloaque comme on l'appelle. Il y a aussi des gens là-dessous, des solitaires et des tribus des égouts. Croyez-moi, tous les frappés de L.A. ne sont pas en surface."

Calquant l'adage désuet "vivons heureux, vivons cachés", Jeter dépeint une société alternative qui s'est fondée sous la ville. Peuplée de marginaux, elle finit par reproduire les mêmes erreurs que sa jumelle et les clans qui s'y étaient formés dépérissent. Bandita la princesse des Gitans des égouts du West Side, qui guide Limmit, n'est plus que la princesse d'une communauté réduite à elle seule.

"[Bandita :] Je suis la dernière. Après la mort de Jezzy, ils ont tous été massacrés par les Reines des vidanges de l'East Side. Sauf moi."

Jeter reprendra ce principe d'une société de laissés pour compte qui peu à peu en est venue à s'autogérer, notamment dans « Instruments de morts » où le peuple du bas régresse au point de chasser le cochon sauvage, et « NOIR », où les clochards deviennent une classe reconnue dans le fonctionnement de la ville.
Dans chacun des cas, cette société reconstituée sombre rapidement à son tour, dominée par les mêmes pulsions de violence et de sexe (le J'ai faim tatouée sur la cuisse, près de la chatte, de Bandita ; la partouse géante dans « NOIR »).

"[Bandita :] Il a un truc avec la baise et la vidange, peut-être que c'était ça qu'il faisait quand il a été emporté par le flot. Je suis restée un peu avec lui, mais il devenait tous les jours de plus en plus frappé. Tu comprends, j'aime bien la nouveauté, mais me foutre la tête sous une bouche d'égout, me prendre par-derrière et me fouetter avec une botte en caoutchouc en gueulant "Ça pue comme de la merde", il voulut plus faire que ça."

La visite de Limmit se conclut sur la mort pathétique, hors champ, de Bandita. La fuite ne sert finalement qu'à aller mourir ailleurs, dans l'ombre, un peu plus dignement qu'en surface.
Quittant ce lieu moribond, Limmit est repêché par les membres de l'Oeuvre pour le Fils Prodigue d'Orange County.


Orange County // Résurrection et mort du fils prodigue

"Tu sais pas ? fit Edgar. C'est lui le fils prodigue.
- Vraiment ? fit la fille. (Elle effleura la braguette de Limmit.) Bienvenue à la maison."

Orange County.
Oubliez « American Beauty », ou alors repeignez tout en gris et empaillez les roses.

Portrait syncopé d'une société qui a oublié d'être, où les individus sont complètement isolés les uns des autres, Limmit se retrouve vite out à Orange County, pas du tout à sa place alors que c'est l'endroit le plus calme, le plus paisible, sans problèmes apparents.
Prenant comme point d?appui la famille Endpoint (patronyme aux connotations terminales), Limmit découvre la détresse des enfants et des parents.

Les adolescents sont perdus pour la cause, égarés dans la fascination du nouveau monde : l'Interface et son dieu le Dr Adder. Les étudiants s'échangent des photos du Dr Adder comme on deale de la drogue. Leurs cours sont même professés par des téléviseurs sous contrôle.

"Elle l'évaluait, même maquillage bleuâtre, genre meurtrissures, sous les yeux, et sur la pointe d'un sein nu, à peine pubère. Limmit lui sourit tristement ; il avait remarqué que la moitié des filles étaient pareilles à celle-là et l'autre à Mrs. Endpoint, mécaniques et hébétées. Ces dernières s'étaient contentées de passer devant eux, portées par le flot, sans s'arrêter."

Comme dans quasiment toute l'oeuvre de Jeter, les mères sont absentes : il n'y a plus de procréation ; la société est devenue stérile.
Les pères, eux, se rassemblent en association et vadrouillent dans les égouts à la recherche du Fils Prodigue, à la recherche de leurs enfants que la société leur a volés (Endpoint va jusqu'à se faire appeler Papa par sa pute).

"Mon garçon", déclara-t-il, très démonstratif, "je suis ton père."
Limmit referma sa paupière avec lassitude. Cette saloperie de L.A. est pareille du haut jusqu'en bas.
"Mon cul, oui", fit-il." [8]

Ni coupables, ni innocents dans cette perte, ils apparaissent surtout comme de pathétiques victimes de leur propre résignation. Conscients de cette perte, ils sacrifient eux-mêmes les Fils Prodigues qu'ils se créent.

Limmit touche le fond quand ils découvrent que les adultes vont jusqu'à dévoyer les anciens territoires de jeux de leurs enfants en bordels sophistiqués (Disneyland se muant en Sexoland), reproduisant inconsciemment les travers d'une l'Interface qu'ils conspuent.

"Il sentit comme une légère caresse à l'intérieur de sa cuisse. Il baissa les yeux et sursauta ; la pute était un simulacre d'amputée. Elle avait posé une main sur l'épaule d'une autre automate pour conserver son équilibre tandis qu'elle frottait le moignon de sa jambe droite (une jambe qui, d'ailleurs, n'avait jamais existé, pensa Limmit) contre lui. Il nota alors une nouvelle preuve de toute l'attention qui avait été portée aux détails. Juste au bord du moignon, là où l'équivalent en chair et en os de la pute synthétique aurait eu son tatouage représentant une tête de serpent grimaçante. Il y avait la propre marque du parc d'attractions. Une petite tête de souris, deux cercles noirs parfaits pour oreilles, qui souriait d'un sourire follement amical avec un petit nez rond et des yeux largement écarquillés.
Et voilà, se dit Limmit. Le désespoir et une violente nausée lui tordirent les entrailles. Je ne sortirai plus jamais d'Orange County. Je vais mourir ici, mais je vais continuer à marcher. Je serai mort, je m'installerai ici, à Orange County, j'épouserai une fille abrutie par la télé et les barbs et, ensemble, nous élèverons des enfants anonymes tirés de son corps comme des miches de pain pendant qu'elle reposera, inconsciente, four béant et décervelé. Les week-ends, on les amènera à Sexoland comme n'importe quelle famille d'Orange County. Et personne ne saura que je suis mort avant que mon corps en décomposition ne commence à partir en lambeaux. Ici, devant cet ersatz de pute en mousse de caoutchouc. Ma bite pourrissante va se casser dans son con de polyéthylène."

Accepter ce monde, c'est accepter de se taire et de perdre tout ce en quoi vous tenez. Limmit a perdu la foi, mais il n'a perdu son reliquat de conscience et de dignité pour accepter cette finitude sociale.

"Et après, qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Limmit.
- Je sais pas, répondit l'ado en secouant la tête. Je crois que je peux facilement me planquer, ou en bas dans les égouts ou ici chez mes potes pendant un certain temps. (Il se tut un instant, puis reprit doucement.) J'ai toujours cru qu'un jour je pourrais aller sur l'Interface, ou même à Zone-Rat. Foutre le camp d'ici. Mais maintenant, à quoi bon ? (Il se tourna vers Limmit, la lueur verdâtre du tableau de bord éclairant ses joues luisantes de larmes.) Il reste plus rien. Pour personne."

Retour au point de départ, en fin un poil plus loin, dans les décombres de Zone-Rat.


Zone-Rat // Ferme les yeux et va donc regarder la télé

"[Limmit :] Qui sont ces types ? (...)
[Mary :] Des mecs qui fouillent les ordures (...) Des vieux débris et des infirmes qui débarquent de Zone-Rat à la recherche de n'importe quoi, pièces de monnaie, pilules ou n'importe quelle merde qu'ils peuvent s'enfiler sur place. Tout ce qui est vendable, ils le ramènent dans les taudis."

Limmit a peu de temps à consacrer à cette zone morte remplie de gens qui devrait être morts (qui renvoie à la terre des morts dans « NOIR » où les morts sont maintenus en vie tant qu'ils n'ont pas honoré l'intégralité de leurs dettes). Une horreur viscérale l'étreint face à ce lieu et il n'y reste que pour la conclusion de son périple.

"J'en peux plus. J'arriverai jamais à sortir d'ici ; je vais craquer avant? je vais rester ici pour toujours, comme Adder. Elle s'occupera de moi, me nourrira à la cuillère et me torchera le cul. Mes dents vont tomber, et mes cheveux, et mes bras vont se ratatiner et tomber aussi, et mes jambes et je vais devenir un intestin géant de bébé, pareil à une limace rose, avec à un bout une bouche ouverte dans laquelle elle fourrera les céréales molles et à l'autre un anus ouvert avec un seau en dessous qu'elle videra toutes les heures. Aveugle, impotent, vagissant, vomissant?"

C'est en recherchant le Dr Adder dans Zone-Rat, que Limmit va découvrir le stade final de la décomposition humaine. Ce stade est à la fois porteur de la déchéance du présent, mais aussi des germes d'un avenir peut-être pas meilleur, mais tout au moins possible : Mélia, la petite fille aveugle.

"Limmit qui l'observait sentit le changement silencieux qui s'était opéré sous ce visage en lame de couteau. Quelque chose semblait en avoir irrévocablement émoussé les tranchants."

L.A. est devenue tellement laide que même les enfants y sont aveugles. Le pire dans le destin de Mélia, dans ce monde de "noir et de silence", c'est qu'elle continue de passer ses journées à regarder la télévision.

"[Adder :] Je regardais tous les feuilletons, au point que je n'arrivais plus à distinguer ces histoires de familles les unes des autres ; elles s'étaient fondues en une espèce d'entité collective géante, comme une méduse composée de milliers de plus petits organismes. Les tentacules pères souriaient aux tentacules mères qui, à leur tour, souriaient aux tentacules enfants. Et tous, ployants et tâtonnants, allaient à leurs aventures quotidiennes. Qui devaient être hilarantes à en juger par les rires hystériques qui accompagnaient chacun de leurs gestes, mais qui, pour moi, ressemblaient aux acteurs d'un film étranger s'exprimant dans le langage inconnu d'un opéra tragique. Toujours et toujours la même chose : les rituels."

Mais la mutation de Mélia va changer la donne. Comme si elle finissait par apprivoiser les rituels de la société moderne, elle va comprendre ce nouveau langage, et à partir de là, le contrôler pour s'en défaire. Les pouvoirs issus de son infirmité lui permettent ainsi de retourner les armes de l'endoctrinement (la télévision, le réseau...) à son propre compte. Jeter reprendra ce thème de l'enfant mutant sauveur notamment dans « Instruments de mort ».

Adder réalise au final qu'il n'est qu'un élément de la stratégie de Mox ("une excellente soupape de sécurité.") ; et que leur face-à-face ne peut qu'aboutir à un non-lieu ("Mox et [Adder] s'annihilent mutuellement. Ils sont de force égale."). La seule solution est d'opposer à ce présent stagnant centré autour de Mox : le futur personnifié en Mélia.
Il est intéressant de noter que le contact physique entre Mélia et Adder se fait au travers de l'arme d'Adder. Manière de dire que le changement ne se fera pas sans armes, mais aussi acte de pardon accordé à Adder pour avoir osé se nantir d'une telle arme.

La petite fille aveugle va donc offrir son pouvoir à Adder ? par un simple acte d?empathie ?, lui permettant ainsi de remporter son duel contre Mox ; affrontement à l?issue duquel elle mourra. Et si la morale de « Dr Adder » était là, dans cette idée que quelque chose pourrait rejaillir de cette merde, mais que nos enfants que nous avons rendus mutants devront se sacrifier pour nous ? [9]

"Tout va à nouveau changer, c'est ça que disent les flammes."

La révolution attendue par Mary risque donc de se produire (les "limites" ont été franchies), comme l'indique la dernière phrase du roman (avant l'épilogue dédié à Adder) :

"Et toi, quels sont tes plans ? demanda [Mary] avec calme.
- Je vais peut-être rentrer à Phoenix", répondit [Limmit], soutenant son regard. "J'ai plus grand chose à faire ici. Rien je suppose. (Il secoua lentement la tête.) Je sais pas. Tout est possible maintenant."
Dehors, au-delà des ruelles, les bruits se firent plus forts."

C'est sur ce paradoxe de la vie naissant là où les gens meurent, que Limmit nous quitte en une fin ouverte. Peut-être a-t-il compris au terme de son voyage, que vivre n'est pas essayer de s'insérer dans l'un des rituels de la ville, de copier un parcours existant, mais plutôt de se façonner son propre parcours, de s'inventer son propre rituel.


Et le Dr Adder dans tout ça ?

Déjà le Dr Adder il a suffisamment de clients pour se permettre de vous défoncer le cul si ça lui chante, alors vous allez lui parler autrement.

Bon. Dans toute l'oeuvre de Jeter, est présent un double du personnage principal. Michael dans « La Mante », The Night man dans « Drive-in », les Errants dans « NOIR », et cætera. Le plus emblématique de ces doubles, et l'originel en quelque sort, est le Dr Adder (qu'on retrouvera clonés en plusieurs exemplaires dans « NOIR »).

"[Adder :] Je n'avais jamais réalisé auparavant à quel point toutes mes actions n'avaient été que la conséquence d'une sorte de furie sans nom qui m'habitait, comme si toutes mes manifestations visibles n'étaient que les simples résultats d'une tempête intérieure."

Adder est le double fantasmé de Limmit [10] : c'est le fils que Limmit n'a pas voulu être ; comme Limmit, il a sa Mary / mère Souffrance [11]. Et il s'impose évidemment comme celui de Jeter [12] (le visage en lame de couteau).

Sombrer dans l'Interface, accepter de se laisser commander par ses pulsions primitives, ses fantasmes et devenir en rêve un être différent, à la perception améliorée, aux pouvoirs supérieurs, aux capacités qui permettent de s'extirper d'un destin préformaté insipide. Adder est l'incarnation ultime de tout cela : du pouvoir, de la fascination d'un univers de violence et de sexe, d'un monde où les pulsions du cerveau instinctif auraient pris le dessus sur celles du cerveau rationnel.

"[Adder :] L'Interface, c'est moi, allongé qui bande, la queue plantée jusqu'à la garde dans les vagins souterrains de L.A. Etre un dieu ! Putain, j'adore ça !"

Cette lutte constante entre sombrer / ne pas sombrer ; rester l'homme qu'on est dans toutes les limites [Limmit] [13] que cela sous-entend ou devenir l'être faussement supérieur, mais plein de promesses qui sommeille en nous. Devant tout ce merdier, comment ne pas renoncer à toute rationalité et laisser sa conscience abdiquer ?

Dans ce roman, Jeter / Limmit envoie son double fantasmé lutter contre l'incarnation de Mox (immatérielle elle aussi) qui concentre en lui tout ce que l?auteur déteste dans la société moderne et ce qu?elle implique de règles et d'étiquettes ("[Adder :] Petit, j'avais eu ce qu'ils appellent des problèmes d'adaptation" [14]). En puisant dans sa part noire, en lui donnant vie, il éradique l'icône de cette société moderne.

"[Limmit :] Allez vous faire foutre, Adder. Vous êtes mieux en fantasme gravé dans les mémoires qu'en réalité vivante." [15]

Au final, l'au revoir distingué du Dr Adder, ne résonne pas tant que comme un allez vous faire foutre générique et égoïste (ça reste en partie cela vu le choix que prend Limmit) mais aussi comme un allez vous faire foutre, j'ai rempli mon rôle, mais ne comptez pas sur moi pour vous imposer une nouvelle norme. Soyez libre d'aller vous faire foutre où vous voudrez.


Jeter, la SF et ma bite

"Tu peux te branler autant que tu veux, du moment que ça te fait plaisir, dit Adder."

La virulence du propos de Jeter et Dr Adder, son personnage culte, charismatique dans sa haine, son exubérance et son franc-parler, ont rendu difficile sa publication : douze ans d?attente de 1972 à 1984 pour trouver un éditeur. Cela peut paraître étonnant vu le contexte free open anal art & sex de l'époque et le soutien forcené de Philip K. Dick, avec qui K.W. Jeter se liera d'amitié. Cela est moins surprenant si on replace le roman, clairement étiqueté SF, dans son contexte éditorial.

Philip K. Dick : "[Dr Adder] est un roman sensationnel qui bouleverse une fois pour toutes vos conceptions des limites de la science-fiction. Et, naturellement, c'est pour cette raison que tant d'années se sont écoulées avant qu'il soit publié." [16]

« Dr Adder » ce n'est pas de la vieille SF à papa ; ce n'est pas non plus de la SF réflexive et/ou prospective empreinte d'un sérieux posé ; et il n'est pas dans l'exubérance de la New Wave - même si celle-ci a marqué Jeter [17].
Non, « Dr Adder », à vrai dire ce n'est même pas de la science fiction.

"Si seulement la vie était comme un roman de science fiction (...) Si seulement les gens se contentaient de s'asseoir pour parler, dire les fondements secrets ou même connus de leur société? un délestage d'informations, c'était le nom donné à cette pratique par un critique lu dans l'un des vieux magazines tout déchirés de sa collection. La façon pour l'écrivain incompétent de livrer les détails du cadre de son histoire ou du sujet qu'il traite. En réalité, ça n'arrive jamais : les bases d'une société demeurent non dites : des bases sur lesquelles on vit mais dont on ne parle pas."

Jeter n'est pas tendre dans ce roman avec ce « genre » littéraire.
En dehors des allusions régulières à la collection de romans de SF de Limmit, inutile et qu'il a laissée derrière lui comme de vieux vêtements inadaptés, Jeter stigmatise l'échec de la science fiction classique (l'espace, les extra-terrestres, tout ça) dans la scène du Visiteur.
Limmit se lance à la recherche d'une créature extra-terrestre, retenue prisonnière à l'autre bout des égouts. Cette quête représente son dernier espoir d'y voir clair ; il a, à ce moment-là du récit, déjà tourné le dos à Adder et à Mary. Et, là où il s'attend à trouver une entité au-dessus des hommes, un sauveur from outer space, il découvre une entité larvaire énorme, agonisante et incapable de communiquer. La science fiction, ce gros magma littéraire protéiforme, est devenue tellement déconnectée de la réalité, que la réalité n'a plus rien à en retirer.

"Il est en train de mourir, réalisa [Limmit] brusquement. Il agonise depuis des années."

Or la réalité, elle est là, devant vous, et elle est dangereuse, et si la science fiction ne s'affirme pas face à cela comme une littérature dangereuse elle aussi, autant effectivement couper le courant et la laisser agoniser.

"Voilà ce que c'est de lire toute cette saloperie de science-fiction. On finit par accepter à peu près n'importe quoi."

Face à une telle déclaration, difficile de trouver preneur, car si le milieu de la science fiction avait été (et l'était toujours) un milieu qui affrontait la réalité, ça se saurait.
Car, il faut bien l'avouer, replacé dans le contexte actuel, « Dr Adder » reste à part dans la moiteur consensuelle du milieu science fictionnesque (auteurs, éditeurs et bouseux qui tournent autour). Car, là je vais être méchant et parler de ma bite (mais bon de toute façon vous ne me lisez que pour ça avouez [18]), mais le jour où ce milieu se décidera à arrêter de se congratuler dans sa fange rétrograde et régressive, peut-être quon pourra espérer voir un jour un semblant de vision dangereuse émerger de ce marais stagnant. Tenez prenons l'exemple français (mais n'ayez pas honte, c'est pas mieux ailleurs), ce remarquable milieu où les collections ferment les unes après les autres (dont une collection de poche en fantastique l'année dernière sans que cela n'émeuve personne), où les autorécompenses se multiplient pour célébrer un establishment consommé dans les toilettes sales d'un motel décrépi perdu au fin fond de la campagne vosgienne, où les éditeurs sont plus préoccupés par leurs chiffres de vente et se battent à coup de nominé au prix Hugo, aurait pu être nominé au prix Hugo, ça aurait été moi il l'aurait eu ce putain de prix Hugo, prix Hugo !!!!! (*) (* : en fait non), où les auteurs vous envoient des menaces si vous critiquez leurs oeuvres (si si je vous jure), où des nouvelles sont travesties en romans vendus 9 euros 99 entre deux barils de lessives dégriffés, où la dernière pointe d'originalité à la mode semble être de créer sa propre collection de fantasy, où les gens passent leur temps à se chier dans le cul par derrière (certes, c'est plus pratique ainsi) et se faire des poutous poutous par-devant ; un milieu où plus personne ne prend le moindre risque [19].
Ah, je vous vois venir, le rapport avec « Dr Adder » ? Facile : devant un tel consensus, un roman comme « Dr Adder » demeure malheureusement toujours d'actualité et aussi percutant qu'il y a trente-quatre ans. On pourrait se réjouir qu'une telle oeuvre n'ait pas vieilli ; personnellement, je trouve ce constat juste très triste.

Mais après, vous pouvez continuer à fermer les yeux et allez lire le dernier ****** [22].

Arkady Knight

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"Un jour, faudra qu'on tâtonne comme des taupes ici. D'ailleurs, comment elles font les taupes pour tâtonner ?"

[1] Tous les passages du roman présentant les différents lieux et protagonistes se terminent sur cet écran de télévision omniprésent.
[2] Dans le détail, voici les effets de l’A.D.R. : "Le premier shoot sert à éliminer les barrières entre les différentes €strates évolutionnistes du cortex cérébral [du sujet et de l'interrogeant]. Les couches profondes, bestiales, se fondent alors en une seule entité avec la couche supérieure, consciente. Le crocodile qui parle.(…) La deuxième injection établit un lien télépathique entre le sujet et l'interrogeant. (…) Les deux personnalités, ou plutôt la totalité de leur moi, y compris les parties jusqu'alors enfouies, se rencontrent sur un terrain commun, symbolique, à l'extérieur de leur corps.(…) Si l'interrogeant est en mesure de contrôler ces parties de lui-même et de résister aux attaques de l'esprit élargi et unifié du sujet, tout s'étale devant lui : pas seulement la partie consciente, mais aussi le spectre complet de la psyché du sujet."
Cette drogue nourrit des similitudes avec celle de « Substance mort » de Dick. Celui-ci datant de 1977 et « Dr Adder » ayant évolué de sa première version (1972) à sa version publiée (1984), on ne saura jamais qui a influencé qui sur ce point.
[3] Cette phrase est présente à deux reprises dans le roman : pages 97 et 200.
[4] In « Territoires de l’inquiétude » Tome 1 dans la collection Présence du Fantastique.
[5] Voir « NOIR », pour le stade ultime de la déchéance en Errants.
[6] De nombreux passages témoignent de cette fragilité, en voici quelques-uns : "Il se retrouva dans le couloir, enveloppé par les ténèbres dès que la porte se fut refermée derrière lui sur la dernière vision qu'il emportait de la fille, vulnérable dans la lueur mate de la télévision." ; "Limmit crut détecter une pâleur grisâtre, une espèce d'analogon de l'atmosphère de L.A., sous sa peau encore rose." ; "Merde, fit-elle d'une voix mal assurée. Je me sens comme ça, de la merde."
[7] Rappelons pour l’anecdote que les activités de Jeter lui valurent une brouille avec Dick qui le soupçonnait de travailler pour le gouvernement – ses actions « gauchisantes » étant une couverture parfaite.
[8] Cette réplique indique clairement ce que pense Jeter de la SF à la Star Wars. L'histoire voudra, une quinzaine d'années plus tard, que Jeter se retrouve contraint financièrement à écrire une trilogie dans la série officielle de romans Star Wars.
[9] Ce rapport à l'enfant se retrouve dans la permanence du sang et du lien du sang tout au long du roman.
[10] Notez la similarité de leurs noms : Allen / Adder.
[11] Ce parallèle est notable dans les adieux respectifs et successifs d'Adder à Mère souffrance, puis de Limmit à Mary.
[12] Ce thème du double est constant chez Jeter, qui le traite notamment par l'apport d'éléments cinématographiques dans son propos. Il exhume régulièrement le cinéma noir qui pour lui représentait la quintessence du double et de la duplicité (se reporter à « NOIR »). Dans « Dr Adder », cette duplicité est évoquée dans les zones d'ombres des vieux films via la passion du Dr Betreech : "Le petit vice du Dr Betreech consistait à se déguiser en l'un des personnages de sa collection de vieux films de Hollywood puis à se caresser jusqu'à l'orgasme à la pensée de l'activité sexuelle débridée qu'il s'imaginait exister durant les ellipses marquant chaque coupure."
À noter que comme dans « NOIR », le héros se fait trahir par Betreech, par le "représentant" du cinéma/roman noir.
[13] C'est limite, je sais. Mais si vous insistez, je peux aussi vous parler de ma théorie comme quoi Adder est vraiment le double de Limmit qui a été créé par une utilisation trop forte de l'A.D.R. sur celui-ci.
[14] Dans sa jeunesse, et suite à un problème de mauvaise étiquette sur un dossier, Jeter s'est retrouvé rangé dans une classe d'attardés.
[15] Jeter a été jusqu'à écrire un livre sous le pseudonyme du Dr Adder : « Alligator Alley » (voir la couverture ici-bas).
[16] Extrait de la postface du « Dr Adder » écrite par Philip K. Dick.
[17] Le « Jack Barron » de Spinrad et les Dangereuses Visions d'Ellison ont beaucoup interpellé Jeter.
[18] Je vous laisse établir le parallèle entre vous et les habitués du Dr Adder.
[19] Mais, si vous permettez cette érection contextuelle et d’actualité, rassurez-vous les gens savent encore se mobiliser dans ce milieu, parce qu’un éditeur (hors du milieu) se rétracte et ne veut plus éditer un roman jeunesse (et oué on rigole pas chez nous) de science fiction (que personne ou presque n’a lu du coup), bref un truc dont soyons honnête tout le monde se fout et qui ne changera rien à rien [20], et qui pourtant déchaîne les passions au point de qu’une pétition fougueuse voit le jour (relayée il va s’en dire par des sites qui ironiquement s’indignent et grognent contre un procédé d’autocensure qu’ils s’appliquent par ailleurs…), oué une pétition comme celles contre les mines personnelles et les tortures pratiquées par le gouvernement dictatorial chinois [21], des choses graves et sérieuses quoi – j’ai failli en verser une larme tellement toute cette masse de… de rien en fait m’a profondément ému. Fin de l’érection.
[20] Juste pour préciser, je n’ai rien contre Nathalie Legendre, au contraire – j’ai même lu plusieurs de ses romans, contrairement à la majorité de ceux qui se sentent « concernés » par le sujet.
[21] Celle-là c’est pour apprendre à Mayku de me laisser carte blanche.
[22] Autocensuré, Mayku n’ayant pas les moyens de faire face à un service juridique de quelque maison qu’il soit (même si ça le ferait bander).





Un grand merci à cette petite pute d'Epikt [lachez vos comm'] qui c'est fait chier, mais vraiment chier à mettre en page cet article, qui en a ras le cul et qui au passage encule à sec avec un cone de chantier :

- Blogspot, sur lequel il est impossible de mettre correctement en page un article
- Overblog (support de mise en page de secours), qui foire toujours au mauvais moment et qui par dessus le marché n'est en fait pas 100% compatible avec Blogspot
- re-Blogspot qui peut pas accueillir des articles plus long que 50 000 signes HTML et qui m'a donc forcé à couper cet article en deux
- re-Overblog qui peut pas accueillir des articles plus long que 65 000 signes HTML et qui je sais pas si c'est pour cette raison là mais qui fait chier quand meme m'a coupé la fin de l'article alors que je croyais avoir tout fini
- Re-re-Blogspot qui ne sait pas gérer les ancres
- Arkady Knight qui fait chier d'écrire des articles aussi longs.

Alors si y a des putains d'ancres qui marchent pas ou qui renvoient pas au bon endroit ou qui vous envoient je ne veux pas savoir où, si y a des "?" à la place des apostrophes et des guillemets, je vous emmerde tous et vous avez pas intérêt à gueuler.

Friday, October 13, 2006

Mantis -La Mante-, de K.W. JETER (1987), par A.K

[Chaque passage du lutin dans la librairie Scylla est synonyme pour moi de nouvelles découvertes et de plaisirs interdits. Depuis que ce dernier m'a conseillé mon premier Jeter, je suis passé dans une nouvelle étape de mon adolescence :p.
Pourtant, le livre le plus marquant -qui est devenue ma 'bible'- ne figure pas encore sur ce blog.
En attendant l'article sur le messie Dr Adder (qui sera bien entendu rédigé par le chevalier -lutin- d'Arkady), je vous laisse découvrir un autre livre de cet auteur trop peu connu malheureusement
.]

"La mante" ["Mantis"] de K.W. JETER -
Edition : Denoël. Présence du Fantastique. 1995.

« Je contemple les tours lointaines. Le ciel où leurs silhouettes se profilent s'est embrasé. Au crépuscule, à en croire certains tarés congénitaux, les frontières s'amenuisent entre cet univers et celui d'à côté. Ce n'est pas faux. Mais cet autre univers plus ténébreux est en nous. »

Turner. Père divorcé sans droit de visite, graphiste raté, solitaire ; Turner dresse peu à peu une cloison mentale puis physique entre ses dernières relations (femme, fils, collègue, voisin) et son nouveau monde, sa nouvelle vie. Sa nouvelle vie qui ne tient plus qu'en trois mots (en lettres rouges) : la zone, Michael et Rae.
La zone - les bas-fonds, le quartier chaud des nuits urbaines ; alcool, putes et violence exacerbée.
Michael - son enfant, son double, son ombre. Pour lui, la zone est son domaine ; chaque nuit, il traque ; il traque des femmes qui cherchent des hommes comme lui ; des femmes qui, au-delà du sexe, recherchent un vrai frisson ; celui de la mort.
Rae - la seule à comprendre Michael, à être sur la même longueur d'onde, à vouloir goûter l'empreinte de la mort qui imprègne encore sa peau ; le souffle de celles qu'il a tuées.

« Je veux savoir. Ces mots résonnaient dans ma pensée. Puis j'ai entendu Rae les lui murmurer.
"Je veux savoir." Tout. "Tout ce que tu as fait." Tout.
Il a remonté la robe au-dessus de ses hanches étroites et s'est débraguetté. Elle l'a capturé, happé en elle, s'imprégnant de l'odeur aigre et dangereuse qu'il dégageait. S'en imprégnant au fond de sa chair. Toujours plus prêt du point limite.
"Tout", a-t-elle répété.
Les paupières plissées, les cils tremblotants. La tête projetée en arrière, la figure à peine visible pour moi derrière l'épaule de Michael. Quand il a plaqué les mains sur sa gorge, les doigts pressés contre la glotte et la trachée, elle a souri, au bord de la suffocation. Elle s'enfonçait la pointe des dents de chaque côté de la lèvre, se la transperçait, et j'ai pu goûter le sang salé qui en perlait, mot silencieux en lettres rouges, saveur d'une autre victoire remportée par elle dans le jeu. »

« La Mante » commence par le point de départ habituel des romans fantastiques/noirs de K.W. JETER : l'éclatement de la cellule familiale, l'échec du modèle social. « Le ténébreux » part d'une séparation et de la perte du fils ; « Les âmes dévorées » dépeint un homme divorcé confrontée à une belle-famille pervertie qui veut s'approprier sa fille. Cette dérive par rapport à un normalisme sédentaire finit chez JETER par conduire à une perte d'identité progressive, à la folie - folie souvent transposée dans le rapport père/enfant. Le héros dans « Le ténébreux » finit par douter de l'existence réelle de son fils ; pour « les âmes dévorées », on peut citer par exemple la scène du motel où le père, un verre de whisky dans une main et un gun dans l'autre, surveille sa propre fille possédée qu'il vient de ligoter, sans savoir si c'est elle ou lui qui est atteint de folie. Dans les deux cas, l'intangibilité de la perte de l'enfant est mise en question par celui qui la vit et qui de fait remet en cause sa propre santé mentale.

Dans « La Mante », suite à son divorce et au retrait progressif de son fils de sa vie, Turner se crée un nouveau fils/devient son propre fils ; la zone, le noir lui permet d'engendrer cet avatar (comme elle permet de créer "The night man" dans « Drive-in »). Cet avatar, issu du noir, qui remplace ce vide en lui, ce manque ; ce même manque qui le pousse à décrire ce qui lui arrive, qui le pousse à vouloir clarifier/raisonner/donner une réalité à l'irréalité de son nouveau monde (en parallèle, JETER soulève ainsi une réflexion sur l'origine de l'écriture, de l'envie/du besoin d'écrire - l'écriture comme une substitution, un moyen de combler un manque par rapport à un schéma directeur, à une vie normale).

On retrouve dans la « zone », cette nécessité d'un lieu de survie (l'interface dans « Dr Adder » et l'angle dans « NOIR »), d'un endroit où la ville lâche et trompeuse se fait remplacer par une autre ville, une ville plus réelle, plus féroce, plus satisfaisante - une ville où nos sensations sont décuplées, où nos sentiments, notre pouvoir inné peuvent enfin s'exprimer, où tout devient « clair » (idée intéressante d'une clarté acquise par une acceptation de la noirceur inhérente au monde).

Chaque œuvre de JETER est une réflexion/confession sur la puissance du noir ; l'attrait envers la nuit, envers la violence (cf. « La source furieuse » où une source d'eau noire rend puissant celui qui s'y abreuve, en même temps qu'elle le détruit). JETER écrit des œuvres auto-hypnotiques, à l'image de leur sujet : ce noir grâce auquel l'humain peut se dépasser/vivre ; ce noir, là où une vraie histoire d'amour peut dépasser le stade de la médiocrité ordinaire ; ce noir, cette échappatoire/refuge, dernier recours face à notre réalité sordide et à nos vies ratées.

Cette plongée dans la noirceur est indissociable du sexe et de la mort (de la présence rémanente des morts). Les morts ne nous quittent jamais, restent là dans les angles morts de la zone - dans « NOIR », ils sont même maintenus en vie jusqu'à épuisement de leurs dettes ; dans « Terre des morts » le narrateur découvrait leur existence sous-jacente via une histoire d'amour hors-normes.

Le noir est cette zone franche où tout peut basculer (pour citer ma petite chérie : « Heads you live, Tails you die »), où seul le côtoiement de la mort donne finalement un sens à l'existence.
Donner, ressentir la mort ; la conjuguer à l'acte sexuel ; baiser à côté d'un cadavre encore frais ; sentir sur sa gorge des doigts qui ont tué ; goûter au sang noir des lèvres de Rae.

« La mante » est une œuvre charnelle dominée par un rapport au corps sensuel, viscéral, chirurgical (cf. la nouvelle « La première fois »). Ce rapport est transfiguré par une figure féminine idéalisée, marginale et perverse - à l'image de Verrity dans « NOIR » ou de Fae dans « Terre des morts ». Une nymphe/nymphomane par qui Michael / Turner va enfin pouvoir accéder au nouveau monde, va pouvoir baiser autre chose que des dindes cherchant un peu d'excitation ; une vraie petite pilote de course ; une qui comme Michael / Turner ne vit que pour la zone, la mort, le noir ; une qui va entraîner Michael / Turner dans un jeu morbide et dangereux mais nécessaire.

« Je me souviens de tout, de l'essentiel. Ils sont là, incrustés tous les deux dans ma mémoire, à l'heure où l'obscurité déferle dans la pièce, où la nuit dehors est compacte. Au-delà du balcon giclent les lumières de la zone. Je sais que c'est vrai. Un nouveau monde. Le point de non-retour.
Plus rien ne sera pareil. »

« La mante » est la plus aboutie, la plus charnelle, la plus noire des oeuvres dites fantastiques de K.W. JETER. Elle vous embarque pour un aller simple ; le couple Turner / Michael / Rae vous emmène dans un nouveau monde, un monde pourtant si familier, un monde d'où naîtront des fantômes qui continueront de vivre à l'intérieur de vous. Sans espoir de rédemption.

« Mon raisonnement se résumait à une notion très simple : qu'ils aillent tous se faire foutre. »

A.K.

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