[ARTICLE] What a fantastic world…, par A.K
[Comme -selon Epikt- "AK c'est une eminence grise", je n'ai même pas pris la peine de lui demander une photo. Mais qui sait, peut être qu'il voudrait bien finalement et dans ce cas là, je changerais... mouais :D]What a fantastic world…, par AK
Monde de merde, tiens.
On ne prend guère de risques en affirmant que le fantastique est le genre le plus maltraité et le plus méconnu en France. La faute à l’étiquetage foireux et racoleur des grandes surfaces du livre et des éditeurs aux objectifs fin de mois (pour ne pas dire fin de semaine).
Rarement, le fantastique a été codifié sous l’étiquette « Fantastique ». Cette appellation se voyant préférer « Terreur », « Epouvante », « Horreur », « Frissons » ou je ne sais quelle autre aberration (la dernière en date étant en direct live du Virgin des Champs-Élysées : le rayon « Monstres de la mort »…).
Soyons clair, ces deux tendances, la vague horrifique et la vague terreur, ont peu de chose à voir avec le fantastique en tant que tel.
La vague Horreur est principalement due à deux facteurs :
1/ Une surmédiatisation du caractère monstrueux du bestiaire du fantastique (vampires, loups-garous…) et ce en occultant toute la symbolique de ces créatures (à un point que celles-ci sont maintenant devenues des clichés sans âme – le pire étant le vampire qui s’est transformé en une espèce de fantasme féminin d’aristocrate dandy homosexuel ; ceci dit le loup-garou n’est pas mal non plus, avec sa progéniture de dérivés aussi ridicules les uns que les autres – le plus fameux étant les trolls lycanthropes).
2/ Le côté parfois sanglant de certains auteurs parmi les plus populaires du genre (au hasard King) et ce en oubliant que l’un des intérêts du fantastique est cette absence de retenue, et que l’exploration de son propre corps en est une des thématiques essentielles.
En général, tout ce qui relève du gore pur s’apparente plus à la comédie qu’au roman fantastique.
La vague Terreur, encore plus pathétique, se contente de surfer sur la mode du thriller, porté par ce trait de caractère assez fabuleux des consommateurs d’avoir envie d’avoir peur et d’avoir peur juste parce que c’est marqué « Bouh ! » sur la couverture. Bref.
Comment définir le fantastique alors ?
L’axiome de base du fantastique réside dans sa confrontation à la réalité.
Son rôle – si rôle, il doit jouer – est de décaler cette réalité ; la mettre en question ; s’intéresser à ses faces cachées, sous-jacentes, enfouies.
À partir de là, tout roman s’attaquant d’une manière ou d’une autre à ce mème qu’est la réalité, s’apparente à du roman fantastique. Le reste n’est qu’artifice et charlatanerie de bas étage.
S’attaquer à la réalité ; repousser ses limites morales, sociales, scientifiques, cartésiennes et bienséantes ; faire jaillir d’autres réalités tout aussi persistantes ; rendre possible l’impossible ; donner corps à quelque chose d’intangible. C’est aussi cela, à mes yeux, le rôle de la littérature. Agrandir le champ des possibles ; affiner et enrichir notre perception des choses, des gens, de la vie, de notre vie.
Soyons fous et décomposons.
Trois axes transversaux d’analyse du roman fantastique se détachent :
(n’y voyez là aucune règle figée, juste des axes de réflexion conseillés)
La perception du monde.
L’un des terreaux les plus fertiles pour cela est le folklore ; les contes & légendes.
Ces récits – cette tradition orale à l’origine de toute forme de littérature – renferment ce mensonge originel, cette déformation, cette exagération fantas(ti)que de la réalité pour lui conférer une dimension porteuse de sens, de symbolique, de réflexion.
Les thèmes porteurs de ce type de roman fantastique résident dans ces réalités mythifiées, dans cette réalité augmentée du monde d’où jaillissent toutes sortes de créatures et de légendes rurales ou urbaines.
La perception du temps.
Quand des fragments d’un temps passé ou futur s’entremêlent avec le présent.
Le cas le plus fréquent est celui des fantômes.
Loin de censé faire peur, le fantôme est là pour mettre en relief les interactions passé / présent / futur ; pour singulariser / mettre en perspective certains événements ; pour réfléchir sur la capacité d’un événement continu (le temps) de se cristalliser en un acte ponctuel et persistant.
La perception de soi.
Là, ce n’est plus le monde qui génère ses fantasmes, mais notre cerveau.
Cet axe regroupe principalement des romans psychologiques sur la folie, sur nos démons intérieurs, sur ces mondes dans nos têtes, sur nos phobies, sur nos schizophrénies, sur notre réalité.
Face à ces difficultés de rangement, les œuvres fantastiques véritablement intéressantes sont souvent cataloguées en mainstream, ou trouvables uniquement d’occasion dans des collections audacieuses mais décédées (Présence du fantastique chez Denoël par exemple).
Oubliez donc tout ce foutras de poches d’horreur rouges et noirs tout juste bons à faire griller des chamallow-garou par un soir de pleine lune. Leur maigre intérêt réside dans les auteurs prolifiques qui ont su s’imposer (et donc devenir rentables), comme King, Barker, Simmons, Koontz, Straub. Sortis de ces sentiers battus, vous avez une chance sur vingt, et encore, de dégotter un bon bouquin. Le reste n’est bien souvent qu’un baragouinage christique entre le gentil héros qui triomphe d’une quelconque entité vraiment très très méchante.
En grand ou moyen format spécialisé, on jettera un œil sur les tentatives louables de certains éditeurs de publier, suivant l’humeur du moment, du fantastique de qualité (Lunes d’encre, Bélial, Diable Vauvert…).
Voici quelques pistes pour vous aider dans vos recherches :
Les classiques
Rayon moderne, vous connaissez les noms, voici des titres qui ciblent les œuvres qui me semblent être les plus pertinentes :
Stephen King : Un formidable conteur, un sens inné du naturalisme social et un style inimitable (d’ailleurs n’essayez pas, s’il y a beaucoup de foin en rayon, c’est justement parce que trop d’auteurs essayent de faire du King). À lire : Ça et Sac d’Os.
Dan Simmons : Ecrivain protéiforme très malin, et principalement reconnu pour ses œuvres de long souffle comme Hypérion et L’Échiquier du mal. Je conseille de jeter un œil vers ses petits romans fantastiques : Le chant de Kali et Nuit d’été.
Clive Barker : Indéfinissable. Essayez, ça ne ressemble à rien de ce que vous avez déjà lu. Ses fans conseillent Imajica. Ne l’ayant point lu, je vous conseille pour ma part ses recueils de nouvelles Les Livres de Sang où figure notamment Candyman (si, si j’en vois un ou deux qui connaissent).
Dean R. Koontz : Souvent méprisé et sous-estimé du fait de la prolifération de ses romans, de leurs côtés thriller facile, roman de gare, happy end forcé (ce qui est vrai pour ces trois critiques, soyons honnêtes). N’empêche, beaucoup de ses romans méritent le détour : Intensité, Chasse à mort, Spectres, La maison Interdite…
Peter Straub : Un peu laborieux par moments mais intéressant. Pas mal du tout, même. Ghost Story est un bon choix.
Dans les vieilleries, on trouve des trucs périmés donc rarement en phase avec la réalité contemporaine.
Oubliez Frankenstein ou comment Mary Shelley écrivit le premier roman de pouf.
Lisez Dracula pour votre culture et parce que c’est vraiment un bon bouquin.
Découvrez Jean Ray parce que sérieux ça vaut le coup (notamment Malpertuis).
Et n’oubliez pas H.G. Wells parce que l’île du docteur moreau est un des premiers romans de fantastique véritablement moderne.
Et pitié, arrêtez comme des blaireaux photocopiés à la chaîne, de lire du Lovecraft sous prétexte que Lovecraft c’est bien, ça tue, ça claque la chatte à Cthulhu, et cætera – car si sa cosmogonie – intrinsèquement puritaine, arriérée, raciste et détestable – possède une profondeur de champ intéressante, son style – ou plutôt son absence extraordinaire de style – camouflée diaboliquement par une surabondance mystérieuse d’adverbes indéchiffrables et d’adjectifs énigmatiques – et qui rappelle étrangement ces concours fantastiques de bouffage de tarte aux myrtilles incroyablement gigantesques – a de quoi faire griller effroyablement vos neurones hallucinés et votre appétence naturelle démentielle à lire des auteurs inconnus mais profondément stylés. Eux.
Merci.
Les auteurs méconnus
Le problème du fantastique c’est qu’en dehors des étiquettes à deux sous, c’est pas vendable. Donc pas traduit en France où le lectorat n’est pas assez nombreux pour assurer un minimum de ventes.
Pourtant, quelques ouvrages de peu d’auteurs sont traduits. Ce serait dommage de passer à côté.
Jonathan Aycliffe : Très peu traduit, on peut se procurer facilement La chambre de Naomi, un petit bijou de fantastique intimiste. Il est aussi l’auteur sous le pseudonyme de Daniel Easterman d’un thriller utopique K se déroulant dans les années 40 dans des camps de concentration américains ; le Ku Klux Klan ayant pris le pouvoir aux Etats-Unis.
Dennis Etchinson : Plus classique que les auteurs qui l’entourent, il a un certain talent pour décrire le basculement de la réalité, la perte de repères. Jolie et très intéressante mise en abîme du cinéma fantastique, et du fantastique en général dans California Gothic.
K.W. Jeter : Lui, on a de la chance, il est pas mal traduit. Grâce à ses œuvres SF (notamment son cultissime Dr Adder, mais aussi Noir, le marteau de verre…) et sa filiation plus personnelle que littéraire avec son ami Philip K. Dick (les suites papier de Blade Runner c’est lui), ses œuvres fantastiques ont pu débarquer pour notre plus grand plaisir. Ses thèmes de prédilection sont la noirceur du monde, des corps et de nos âmes ; l’omniprésence des morts ; la folie ; le refuge dans un monde fantastique, un monde d’ombres, un monde noir. L’ensemble est souvent doublé d’un engagement social virulent, notamment sur le sort réservé aux adolescents (Jeter a travaillé comme gardien de nuit dans un centre de détention pour jeunes délinquants).
Drive-in et Terre des morts pour commencer.
Lucius Shepard : Trois atouts. Une jolie écriture ; une transcription des pays où il a vécu, et de leurs mythes / légendes / croyances précise, juste, respectueuse et bien loin de tout cliché ; et un rapport particulier à la réalité. La majorité de ses récits fonctionne sur le principe d’une initiation à une vision différente / autre / parallèle de notre réalité. Qu’elle se fasse par la drogue, la musique ou même la piqûre d’araignées mutantes, cette élévation au-delà de la réalité vers un monde peuplé de mythes et de fantômes a souvent pour unique but d’ouvrir les yeux du lecteur.
Pour la claque c’est Thanatopolis. Et si vous faites confiance à Thomas Day (dure question), vous pouvez enchaîner avec Le chasseur de Jaguar.
Steve Rasnic Tem : J’avoue, c’est un des mes préférés avec K.W. Jeter. Et pas de chance, nous ne disposons que d’un seul recueil de nouvelles traduit en français : Ombres sur la route. Rasnic Tem écrit du fantastique psychologique, paranoïaque et schizoïde. C’est beau, poétique, et ça touche à toutes nos peurs intimes, à tous les affrontements d’une vie d’être humain (adolescence, vieillesse, différence, relation aux autres, insertion sociale, acceptation de soi, parenté, amour, sexe…).
Mais aussi…
Sherman Alexie : je vous parlais de mainstream, voilà l’un des meilleurs exemples.
Sherman Alexie est la figure emblématique du renouveau indien actuel, en plus d’être un des acteurs essentiels de la scène poétique américaine. Ses romans borderline sont la meilleure illustration de l’imaginaire comme dernier moyen de lutter contre une réalité déshumanisante.
À découvrir : Indian Blues où de jeunes indiens récupèrent la guitare du fantôme du célèbre bluesman Robert Johnson et décident de fonder un groupe : « Les Coyote Springs ».
Indian Killer, un livre sur la Ghost Dance, le plus célèbre mythe indien. Une lecture essentielle pour qui veut essayer de comprendre ce que cela signifie d’être indien aujourd’hui, d’être un étranger sur ses propres terres.
Du côté du cinéma, je me permets de glisser deux noms :
Jaume Balaguero : La secte sans nom, Darkness et bientôt (ou déjà ?) Fragile.
Là, vous comprendrez ce que peur veut dire.
Guillermo del Toro : L’échine du diable et bientôt Le labyrinthe de Pan.
A parfaitement su capter l’essence d’une histoire dites de fantômes : ”¿Qué es un fantasma? (...) un sentimiento, suspendido en el tiempo, como una fotografía borrosa, como un insecto atrapado en ámbar.”
Allez, un troisième : Lucky McGee : May, sorti très discrètement en 2004 est beau à se pendre par le cœur. Faites-moi confiance.
OK, un quatrième pour la route, John Carpenter : L’antre de la folie.
En vrac, quelques autres titres à découvrir : Le seigneur des guêpes de Iain M. Banks, le Prestige de Christopher Priest, La petite fille aux araignées de Anne Duguël, Les proies de l’ombres de Charles L. Grant, Le drive-in de Joe R. Lansdale (l’auteur de la nouvelle qui a inspiré le film Bubba Ho-Tep), Girlfriend dans le coma de Douglas Coupland, Obsidio de Johan Héliot, Enfer clos de Claude Ecken, La forêt des Mythagos de Robert Holdstock, tout Gene Wolfe…
Un avant-dernier conseil, les recueils Territoires de l’inquiétude (et l’anthologie Ombres portées où figure Petits points de suture dans le dos d’un mort de Joe R. Lansdale que je lirai si j’étais vous), s’ils sont d’une qualité inégale, sont un bon moyen de tester un large panel d’auteurs et de trouver vos affinités.
Un dernier conseil : la plupart des livres conseillés ici sont malheureusement difficiles à trouver dans les fast-read (Virgin, FNAC, Auchan, Monoprix et autres prophètes de la culture moderne). N’hésitez donc pas à fouiner dans les librairies d’occasion (pour les parisiens, il y a notamment la librairie Scylla, 8, Rue Riesener, Métro Montgallet) ou à surfer sur les sites de vente en ligne.
A.K.

1 Comments:
et jk rowling alors?!
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